On est attablé avec lui dans un café du quartier des Bains, à Genève. Alexandre Babel est l’invité d’honneur du festival Les Amplitudes, à La Chaux-de-Fonds, une grande rencontre biennale dévolue à la musique contemporaine. Quelques jours plus tard, il fêtera ses 40 ans. Il craindrait presque comme un coup de vieux. On lui répond qu’on a à peu près quatre fois son âge, et que les années sont surtout des vues de l’esprit.

Ce qui en revanche est une donnée tangible, c’est qu’à 39 ans et quelques centaines de jours à peine, il peut se prévaloir d’une carrière sans aucun temps mort: percussionniste, compositeur, curateur, meneur (il est depuis 2013 directeur artistique de l’ensemble de percussion Eklekto), et tête pensante et agissante lorsqu’il s’agit d’explorer les franges avancées des musiques.

Fascination corporelle

Alexandre Babel, c’est surtout ce qu’on pourrait appeler un révélateur, et en particulier de ce que l’on serait amené à considérer comme des angles morts de la musique. Prenez Chœur mixte, une pièce qu’il a composée en 2018. Elle a été pensée pour quinze caisses claires – ni plus ni moins. On voit que vous levez un sourcil; vous vous dites qu’une telle œuvre doit être aussi aride qu’un stère de bois mort dévalant une dune du Namib… Mais vous avez tort, car une caisse claire est faite d’une foultitude de pièces que l’on peut faire résonner d’autant de manières différentes. Et de fait: Chœur mixte, c’est un voyage à la fois déroutant et passionnant entre des vibrations à chaque fois inattendues.

On peut lier cette capacité de révéler l’inconnu à plusieurs traits de caractère d’Alexandre Babel: l’attention, le sens de l’écoute, le plaisir d’expérimenter, l’ouverture d’esprit. Cette attention s’est développée dans une longue pratique, elle-même enracinée dans une antique passion: dès ses 2 ans, dans une famille genevoise mélomane sans être musicienne – ses sœurs aînées choisiront, pour l’une, la voie du droit, pour l’autre, celle de la médecine – il sent que la percussion l’attire: «C’était quelque chose de très spontané, une fascination corporelle, vibratoire.» La batterie deviendra un objet de fixation: «Elle fait travailler les quatre membres en polyrythmie, elle permet l’énergie, la puissance et surtout une incroyable variété de sons.»

L’adolescence à peine derrière lui, il commence par se frotter au jazz. Direction New York et ses clubs dédiés. «Mais à cette époque déjà, j’étais très intéressé par les musiciens expérimentaux», et entre autres par la trace qui avait été laissée par ceux de la Knitting Factory (le chaudron, à Manhattan, des sons aventureux). Durant cette période américaine, il travaille et échange avec des pointures du calibre de Ben Perowsky ou Joey Baron. De retour en Suisse, il entame une formation en percussion contemporaine au Conservatoire de Genève. C’est une nouvelle expansion des possibles: vers d’autres instruments, mais aussi vers d’autres manières d’en jouer.

«Pour moi, explique-t-il, la batterie n’est pas qu’un instrument, c’est une collection d’instruments. Au-delà des notions de rythme ou de groove, c’est un orchestre qu’on peut faire résonner, chanter, vibrer.» Ce pouvoir d’entendre au-delà des limites, c’est aussi une capacité à voir à travers les murs. Alexandre Babel collabore par-delà les frontières esthétiques – par exemple avec la plasticienne Mio Chareteau. Il mêle aussi les chapelles musicales: «Je suis autant à l’aise avec des musiciens classiques qu’avec un guitariste brut comme Caspar Brötzmann.» Ou avec le performer Joke Lanz, au sein de Sudden Infant, un trio de concassage punk – l’auteur de ces lignes se souvient de les avoir vus en concert à la Cave 12 de Genève en 2018: c’était un orage de limaille lancé à toute allure.

Forcément formé

«Musique contemporaine, explique-t-il, c’est un terme qui devient de plus en plus dangereux.» Peut-être parce qu’il décrit une musique de la seconde moitié du XXe siècle, dont la plupart des pontes historiques sont décédés il y a bientôt trente ans. Etrange contemporanéité en effet, qui participe certainement au vernis d’inaccessibilité qui colore (à tort) le domaine. «J’ai grandi dans les années 1990, dit-il encore, j’ai vécu le grunge, les clubs, l’arrivée de la musique électronique. Forcément, ça m’a formé.»

Alexandre Babel dit aussi que la musique est un art du don: «Si personne ne nous écoute, nous n’existons pas.» A La Chaux-de-Fonds dès ce mercredi, Les Amplitudes proposent durant cinq jours une monographie gargantuesque, à lui consacrée et par lui bâtie: concerts (dont la création de plusieurs nouvelles pièces de sa main, mais aussi des œuvres de Ryoji Ikeda, Alvin Lucier ou Pauline Oliveros), déambulations sonores, installations, causeries. L’occasion d’entendre une voix destinée à porter.


Profil

1980 Naissance à Genève.

2006 Installation à Berlin.

2013 Nommé directeur artistique d'Eklekto Percussion.

2020 Artiste invité du Festival Les Amplitudes.


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