Médias

Alexandre Barrelet: «La quantité d’intelligence produite n’est pas remise en question»

En exclusivité pour «Le Temps», le chef de l’unité culture de la RTS fait le point sur les grandes mutations à venir, à l’heure où l’institution doit non seulement économiser 12 millions, mais aussi repenser en profondeur son offre afin de répondre aux nouveaux modes de consommation de l’information

Au printemps 2016, la RTS (Radio Télévision Suisse) lançait, dans la foulée de ce qui avait été fait avec l’info et le sport, la plateforme multimédia RTS Culture. Conçue comme une vitrine mettant en lumière les nombreux contenus produits tant par la radio que la télévision, elle est à l’image d’une consommation toujours plus fragmentée de l’information. Trois ans et demi plus tard, après avoir traversé les turbulences liées à l’initiative «No Billag», la RTS se voit forcée, en 2020, d’économiser 12 millions de francs. Comme l’expliquait récemment au Temps Pascal Crittin, son directeur, ce régime minceur se fera en mettant au cœur des débats des priorités telles que le développement de formats spécifiques pour les jeunes et le repositionnement de la culture sur tous les vecteurs.

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«Nous devons réfléchir à la manière d’organiser et de piloter tout ce que nous fabriquons à la culture», confirme Alexandre Barrelet. Pour le chef de l’unité culture de la RTS, l’important est de savoir à la fois gérer le flux quotidien et les projets spéciaux qui se planifient sur le long terme. A partir de mars 2020, l’offre culturelle de la RTS sera repensée en profondeur. Ce qui inquiète les milieux concernés, à l’image des professionnels du livre, qui craignent une baisse quantitative, comme le révélait La Liberté la semaine dernière. Soulignant que son budget est pour l’année prochaine le même que celui de l’exercice 2019, Alexandre Barrelet dévoile en exclusivité les grands axes de la réflexion qui vont animer la rédaction de RTS Culture.

Le Temps: Il y a trois ans, les milieux du jazz s’alarmaient de la suppression d’une émission emblématique sur Espace 2. Cet automne, c’est le microcosme de la littérature qui s’inquiète de la disparition de deux programmes dédiés sur ce même deuxième canal. Que répondez-vous à ceux qui observent un appauvrissement de l’offre culturelle à la radio?

Alexandre Barrelet: Nous sommes dans une période de chantier. Le total de l’offre que nous proposons actuellement ne reflète pas la réalité de ce qu’on est capable de produire, mais nous travaillons au contraire à un enrichissement de l’offre. On doit se transformer, ce qui passe par l’acquisition de compétences et l’élaboration de nouveaux outils. On est donc momentanément en dessous de ce que le budget de production nous permet de faire. Les changements auxquels nous devons réfléchir sont tels qu’il nous faut du temps. Et il convient parfois de diminuer l’offre afin de dégager des forces pour mener cette réflexion. Quant aux programmes que nous avons décidé de diminuer, ce sont ceux qui rencontrent le moins leur public.

Le service public ne devrait-il pas proposer le contenu qu’il juge le plus pertinent plutôt que d’écouter d’abord la réalité de l’audience, comme le font les chaînes privées?

C’est une question fondamentale. Quand on dit service public, cela comprend le service qu’on offre et le public qu’on atteint. Ces deux paradigmes sont en tension, il est impossible d’imaginer un service idéal qui fonctionnerait sans un public pour le recevoir. Notre mandat est défini: nous avons, par rapport à la littérature, à la musique ou à la création audiovisuelle, des devoirs. Par contre, la manière dont on crée, angle et distribue les contenus nous appartient. Il ne s’agit pas de faire des audiences mirobolantes avec la culture, et on n’en fera jamais, mais de tenir compte d’une réalité: il y a environ 40% des Romands qui paient une redevance et qui ignorent ou méconnaissent ce que fait la RTS en matière de culture. On ne peut pas se le permettre. Nous devons donc faire des efforts pour qu’une plus grande part de Romands aient conscience de la richesse de notre offre.

Il y a un fossé générationnel en matière de consommation de l’information. Votre stratégie doit-elle impérativement passer par la reconquête de la frange la plus jeune du public?

Le broadcast, à savoir la diffusion linéaire, touche des segments de la population de plus en plus resserrés. Se contenter d’atteindre les plus de 58 ans n’est pas envisageable, car on ne paie pas la redevance uniquement à partir de cet âge. Il y a aujourd’hui des gens de 30 ou 40 ans pour qui écouter la radio et regarder la télévision n’a aucun sens. Or ces gens-là, la RTS leur doit quelque chose. Le but n’est pas de faire de l’audimat en fabriquant le produit le plus sexy, généraliste et festif possible, mais de prendre conscience qu’il existe des Romands qui consomment de la culture mais avouent n’avoir aucun contact avec nous. Notre transformation doit dès lors passer par le renforcement de notre empreinte.

Plus qu’un média, la RTS doit-elle devenir une marque?

Nous devons incarner une offre. Notre gouvernail ne doit pas être les chiffres d’audience, mais cette proportion grandissante de la population qui fait idéologiquement confiance à la RTS sans la consulter. Notre second défi est de rester proche des acteurs culturels, qu’ils soient éditeurs, artistes ou directeurs d’institution, car ils vont au-devant des mêmes enjeux que nous. Ils savent que la société se transforme, que les niches se développent, qu’ils doivent renouveler leur public; ils ont le même problème de médiation que nous. Chacun peut désormais élaborer à la carte le menu de son parcours médiatique et culturel. Et si on ne s’inscrit pas avec des propositions claires dans ce menu, on disparaît.

Allez-vous appliquer une politique du «moins mais mieux»? A savoir une offre culturelle moins étoffée, mais avec des contenus mieux ciblés…

L’idée du moins mais mieux est pertinente, encore faut-il la décoder. Moins, c’est éviter des offres redondantes. Aujourd’hui, on propose facilement quatre fois l’interview d’un même écrivain. Or il serait préférable de recevoir quatre écrivains différents plutôt que d’avoir une même personne qui se balade dans la grille des programmes. Ce moins, je l’assume totalement. Je suis par contre opposé au moins qualitatif ou quantitatif. Lorsqu’un écrivain a un propos concernant, nous devons savoir comment lui permettre de rencontrer les gens qui seraient susceptibles de s’y intéresser. Car avec la mutation numérique, le public a besoin d’offres clairement référencées, de promesses claires. Faire un peu de tout partout et tout le temps, le vaste monde numérique nous le propose déjà.

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Vous allez donc tendre vers une valorisation de vos compétences spécifiques?

En effet, la petite révolution copernicienne à laquelle on est en train de réfléchir consiste à travailler notre offre par domaines de compétences. On sort d’une longue histoire où il y avait la RSR (Radio suisse romande) et la TSR (Télévision suisse romande), deux entités essayant de faire du multimédia comme des annexes à leur métier premier. Puis il y a eu la fusion et la naissance de la RTS. Et maintenant, on vit ce moment charnière où on peut vraiment commencer à organiser ce grand chantier qu’est la mise en œuvre d’une couverture transmédia.

A partir d’un domaine donné, quels sont les bons médias pour parler de quels sujets à quels publics? En ce qui concerne la littérature, il ne s’agit par exemple pas d’arrêter de faire des formats longs. Il y aura encore des grands entretiens, mais pas dans la disposition actuelle. Proposer quarante minutes d’entretien le matin à 11h sur Espace 2, ce n’est plus repérable. En dix ans, la chaîne a divisé son audience par deux. Mais si je comprends qu’on puisse nous attaquer en nous disant «j’aimais bien écouter telle émission à telle heure», ce n’est pas parce qu’on enlève un vecteur à un moment donné qu’on le supprime. Aujourd’hui, la littérature peut exister en podcast, sur des chaînes YouTube, à travers des rencontres publiques et dans plein d’autres endroits qu’on aura envie d’inventer ou d’investir.

Si des émissions littéraires comme «Nectar» ou «Caractères» sont amenées à disparaître, le contenu original qu’elles produisent ne s’évaporerait donc pas, mais migrerait?

Absolument: le format peut changer, mais c’est surtout la distribution qui doit évoluer. La quantité d’intelligence produite n’est par contre absolument pas remise en question. Il y a quelques années, on pensait que tout ce qui va sur le web devait être super-court et efficace. Or les observateurs de la planète internet nous disent désormais autre chose: que s’il existe des publics qui, à certaines heures de la journée, ont un comportement de l’ordre du zapping, des formats longs sont aussi possibles. Aussi bien de grands entretiens en podcast que des chaînes YouTube proposant des documentaires de quatre heures ont du succès. Le podcast peut vraiment être l’endroit idéal pour une rencontre intime et le déploiement d’une pensée. Croire que si on sera moins dans le broadcast on taillera forcément dans la durée et l’intelligence est nous faire un faux procès. Il n’y a aucune stratégie qui va dans la direction du simple, court et efficace. Aujourd’hui, nous proposons déjà une newsletter littéraire, et peut-être que dans trois mois nous aurons un podcast.

Cette newsletter, baptisée «QWERTZ», s’ajoute à l’offre écrite du site RTS Culture, qui propose notamment des résumés d’interviews ou d’analyses critiques. Ne sortez-vous pas là de votre mandat de service public, qui est de produire du contenu audiovisuel?

Je comprends cette remarque, mais je ne pense clairement pas que nous soyons dans un journalisme de presse écrite qui tairait son nom. Nous avons autant des obligations légales de l’Ofcom (Office fédéral de la communication) que des règles internes concernant la bienveillance que nous devons à l’ensemble de la scène médiatique, et donc à la presse écrite, qui n’a pas cette forme de revenus assurés qu’est la redevance. Mis à part quelques nouvelles brutes en deux phrases, l’ensemble de notre proposition écrite est raccroché à un wagon audiovisuel. Si la première entrée de «QWERTZ» est bien textuelle, c’est parce que nous avons d’abord soigné la forme. Cette newsletter n’a que quatre semaines, elle cherche encore ses marques. Mais c’est évident qu’elle est à terme destinée à valoriser nos propositions, comme les podcasts. Dans les mois à venir, elle sera très audiovisuelle.

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Dans l’interview qu’il nous a récemment accordée, Pascal Crittin avançait qu’Espace 2 serait désormais dédiée à la musique classique. Le temps de parole y sera donc clairement sacrifié, à l’image de «Culture au point», émission de débat récemment supprimée…

La grille d’Espace 2 n’est pas arrêtée. Elle changera le 23 mars en même temps que l’entier de notre dispositif. Mais c’est vrai que la chaîne accordera à l’avenir plus de place à la musique. Lorsqu’on a un débat critique d’une heure, on divise les publics. Je ne dis pas qu’il ne faut plus en faire, mais peut-être que Culture au point était mal placée. A partir de là, nous devons nous demander jusqu’où l’auditeur d’Espace 2 attend du long format parlé, et si le cas échéant il ne voudrait pas plutôt plus de musique et des informations plus ramassées. La Première, qui depuis longtemps s’est elle aussi positionnée comme une grande chaîne culturelle, n’incarnerait-elle pas mieux cette promesse d’une chaîne parlée? Quand est-ce qu’on parle, quand est-ce qu’on diffuse de la musique? L’équilibre est subtil mais fait partie de la génétique de la radio. Oui, il y aura l’année prochaine moins de minutes parlées sur Espace 2, mais non, elle ne sera pas un robinet à musique. Il y aura beaucoup de classique, parce que nous sommes les seuls à aussi bien valoriser cette musique, et parce qu’il y a un vrai public, mais ce sera une chaîne avec des animateurs, des journalistes et de l’actualité culturelle.

Malgré l’érosion substantielle de son taux d’écoute, Espace 2 n’est donc pas, comme on a pu parfois le craindre, menacée de disparition?

Nous élaborons nos offres en respectant un ensemble de lois et de prescriptions, et non en fonction d’un quota de la population qu’il faudrait atteindre. Espace 2 n’a pas d’objectif d’audience, de seuil critique au-delà duquel elle s’arrêterait. Le service public ne peut pas, et ne veut pas, fonctionner comme cela. Arrêter Espace 2 n’est en outre pas une décision que nous pourrions prendre unilatéralement, cela devrait remonter quasiment jusqu’au Conseil fédéral. Ce débat n’existe pas à l’interne. Notre mission, c’est de lui donner, par rapport à l’ensemble de l’offre, une cohérence, une unité qui fait que dans un monde multiple et divisé, elle honore une forme de promesse. Espace 2 ne peut pas être une chaîne généraliste comme La Première.

Du côté de la télévision, les propositions culturelles sont parfois peu identifiables. Il ne reste guère que «La Puce à l’oreille», une émission qui est en outre coproduite par une société externe…

Si l’émission est en effet coproduite, tout le monde assiste aux séances éditoriales. Le sommaire de chaque émission est construit en bonne intelligence avec les responsables de chaque domaine, les collaborateurs de l’unité culture interviennent régulièrement sur le plateau. Si cette proposition est cohérente par rapport à l’ensemble de nos programmes, La Puce à l’oreille va néanmoins s’arrêter, dans son format actuel, en juin 2020. Dans la suite logique de ce que je disais sur la bonne offre pour le bon vecteur, il nous faut également réinventer un format culturel pour la télévision. Car le téléspectateur veut voir des choses, il ne veut pas qu’on se contente de filmer des gens en train de discuter. Ce que nous allons essayer de faire, c’est d’être le plus possible en immersion. Une première initiative, modeste mais destinée à grandir, est le fonds «De la scène à l’écran», soutenu par la SSA (Société suisse des auteurs). Nous voulons filmer, dans une grammaire contemporaine, une sélection de grands spectacles produits en Suisse romande. Si, à la radio, Vertigo est une très bonne émission de plateau genre talk-show, à la télévision on doit voir des concerts, des spectacles, avec, en annexe, des discussions. Mais rien n’est arrêté. C’est très bien d’avoir Mika ou Amélie Nothomb sur un plateau, mais, fondamentalement, on sait que les Romands n’attendent pas ça. Ils veulent qu’on leur raconte quelque chose de spécifique. La télévision n’est jamais mieux créditée que lorsqu’elle parle de nous.

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