«Chaque vie mérite d’être racontée, y compris dans sa fragilité»

Chercheur au CNRS et à l’Université Paris-Sorbonne, Alexandre Gefen a écrit deux ouvrages de référence sur les romans biographiques, Vies imaginaires. De Plutarque à Michon (Folio Classique 2014) et Inventer une vie. La Fabrique littéraire de l’individu (Les Impressions Nouvelles, 2015). Il est aussi le fondateur du site littéraire Fabula.org

Le Temps: Le nombre de romans qui racontent une vie est impressionnant. Que se passe-t-il?

Alexandre Gefen: On assiste à un véritable phénomène éditorial. Il n’est pas neuf mais il saute aux yeux aujourd’hui. En fait, depuis une trentaine d’années, la vie éditoriale française est massivement biographique. C’est un phénomène qui a surgi à la suite d’un autre phénomène, celui de l’autofiction, dans les années 1970. Dès les années 1980, dès la parution des Vies minuscules de Pierre Michon, le goût pour le récit biographique est venu se superposer à l’autofiction.

– Comment définir le récit biographique?

– Il recouvre des formes littéraires très diverses: de la poésie au grand romanesque à l’ancienne, jusqu’à des formes plus typiques de notre modernité comme les fictions documentaires. Il intéresse aussi bien les écrivains voyageurs, les écrivains journalistes, les néolyriques comme David Foenkinos avec Charlotte. Cette obsession pour la vie individuelle recouvre l’ensemble de la littérature contemporaine. Il ne s’agit pas d’une mode mais d’une vraie fascination.

– D’où vient cette fascination?

– Il s’agit sans doute d’une réponse à une inquiétude identitaire. Dans un monde où les possibles sont exaspérés, on a du mal à savoir ce qui définit vraiment une vie individuelle. Quand il n’y a plus de cadre normatif, on a envie de dégager des expériences individuelles qui vaudraient par leur singularité.

– Singulières parce qu’exceptionnelles ou au contraire banales?

– Les auteurs s’intéressent beaucoup aux destins un peu oubliés, un peu misérables, des destins secondaires en somme. Dans le cas des grands destins de gens célèbres, ce sont les petites particularités qui intéressent. Soit on fait des vies majuscules avec des destins minuscules, soit on fait des destins minuscules avec des vies majuscules. En regardant les choses de manière oblique. L’essentiel est une attention humaniste à la diversité du monde, à la fragilité des êtres, à leur marginalité possible. Notre société connaît un nouvel individualisme, mais il connaît aussi un nouvel humanisme.

– Est-ce qu’il y a aussi une dimension religieuse?

– Oui, chez beaucoup d’auteurs de biofictions on trouve l’envie de sauver, de rappeler à la vie des êtres disparus et oubliés. C’est pour cela que c’est un genre littéraire qui croise parfois le témoignage ou le genre du «tombeau». La sécularisation du monde invite la littérature à prendre le relais des grands systèmes de mémoire.

– A quels auteurs pensez-vous?

– Je cite souvent Patrick Deville, qui dit que si chacun d’entre nous prenait quelques heures pour raconter la vie de trois ou quatre personnes, on arriverait à faire la biographie de l’ensemble des personnes qui ont vécu dans le monde, un peu à la manière des mormons. Chaque vie mérite d’exister, y compris dans sa fragilité. Nul n’est si pauvre qu’il ne mérite qu’on le raconte. Les auteurs ressuscitent des personnages ultra-mineurs, comme Pascal Quignard et l’auteur latin Albucius. C’est pour cela que j’aime profondément ce genre, il oblige à être sensible à la radicale altérité.

– Qu’est-ce qui permet de dire qu’il ne s’agit pas d’une mode?

– Parce qu’il s’agit de quelque chose de très ancien. L’écriture de ces vies a la même fonction que les inscriptions funéraires, que les «images» des ancêtres dans le monde romain. C’est le retour à une pratique anthropologique fondamentale qui est de confier à la littérature la mémoire d’un individu. La pire peine que pouvait prononcer un empereur romain était la damnatio memoriae, c’est-à-dire faire rayer le nom sur l’inscription funéraire. D’où le fait que la Shoah focalise un certain nombre de ces récits. Comme Dora Bruder, de Patrick Modiano, où l’essentiel est de sauver les noms.

– Est-ce que la biographie permet aux écrivains français de s’intéresser de nouveau aux gens?

– Oui, l’intérêt pour le biographique a été une manière pour le roman français de se libérer de l’héritage ultra-formaliste des années 1960. L’autofiction et la biofiction ont permis aux romanciers de se remettre à raconter des histoires. La biographie a deux avantages. C’est un genre qui est assez formel, qui a une tradition, ce qui permet d’en jouer. Mais c’est dans le même temps un genre du monde, du reportage, où l’on parle de vie, de chair et de désirs.