Portrait

Alexandre Peyron, prince consort franco-suisse

Dans le Jura, a poussé sur la frontière un hôtel où l’on dort la tête en Suisse et les pieds en France. Le lieu s’est autoproclamé, non sans humour, principauté d’Arbézie. Visite avec le petit-fils de Max Arbez, le tout premier «prince»

Dans cet hôtel qui ne ressemble à aucun autre, les chambres 6 et 9 sont les plus demandées. Parce que l’hôte y dort la tête en Suisse et les pieds en France. Alexandre Peyron, qui gère l’établissement avec Bérénice, sa sœur, nous apprend que ces fameux 6 et 9 inspirèrent Gérard Oury quand il réalisa La Grande Vadrouille. «Il était en repérage dans le coin, il est passé chez nous et ça lui a donné l’idée de la fameuse scène de l’auberge où les deux chiffres s’inversent.»

Trafics mignons

Sur la commune de La Cure, entre Saint-Cergue (Vaud) et Les Rousses (Jura), là où passe une frontière, est posé l’Hôtel Franco-Suisse. Une quinzaine de chambres, une décoration de bon goût, un café-brasserie, un restaurant et Alexandre qui a grandi d’une pièce à l’autre et se souvient que, gamin, il passait en douce du beurre dans ses poches de France en Suisse. «Ma mère, elle, passait de la viande. Elle remplissait en France son arrosoir d’eau qu’elle versait sur ses fleurs en Suisse, les douaniers s’étaient habitués à ses allées et venues, mais une fois sur deux elle cachait dans son entonnoir un filet mignon ou une bavette de bœuf.»

A La Cure, tout le monde connaît ces histoires de menus trafics. L’Hôtel Franco-Suisse doit même le jour à un contrebandier nommé Ponthus. En 1863, celui-ci profita d’un arrangement entre Napoléon III et la Confédération en vue de régler un différend territorial pour ouvrir boutique sur le nouveau tracé. Le négoce prospéra (pas toujours de manière la plus avouable), prit de l'ampleur avec l’ouverture d’une guinguette et de chambrées. C’est ainsi que l’établissement est devenu en 1921 le seul hôtel au monde à être traversé par une frontière, croit savoir Alexandre.

Joueurs de cartes

Où que l’on soit, derrière le bar par exemple ou devant, on change de pays. Les occupants de la chambre 12 dorment en Suisse mais prennent leur douche en France. La brasserie est elle-même partagée. Le côté suisse est bardé de drapeaux helvétiques, mais la partie française est dépourvue de l’étendard tricolore. «Les douaniers français nous ont rappelé que, si le drapeau helvète appartenait à tous les Suisses, le leur était la propriété de l’Etat français et qu’on ne pouvait pas le planter n’importe où», raconte Alexandre.

Un tableau est la fierté de la maison. La fresque orne la façade principale et un pan de mur de la brasserie. C’est une reproduction du tableau Les Joueurs de cartes de Paul Cézanne, un pastiche car une moitié de table est en France, l’autre en Suisse. «Le tableau s’est inspiré de faits réels. Ça s’est passé en 1920, deux joueurs français jouaient aux cartes côté suisse, un douanier est entré et les a verbalisés, à la grande surprise de tante Andrée, qui servait en salle. Pourquoi cette amende? Parce que le jeu de cartes était français, un timbre fiscal sur le roi de pique faisant foi, et qu’il se trouvait côté suisse», raconte Alexandre.

Lui-même est binational comme l’ensemble de la famille Arbez, à la tête de laquelle on trouve feu Max, son grand-père, qui eut cinq garçons et deux filles. Ce Max déclara en 1958 son établissement principauté d’Arbézie. L’idée était venue d’Edgar Faure (décédé en 1988), qui fut président de l’Assemblée nationale et surtout député du Jura. Facétieux, l’ancien ministre de De Gaulle puis de Pompidou, qui venait jouer aux cartes chez les Arbez, jugeait que l’enclave de 10 ares méritait son autonomie. «Il parlait de royaume; pour mon grand-père, c’était trop clinquant. Il a préféré principauté, c’était un clin d’œil, une utopie et nous avons renoncé à envahir la Suisse», sourit Alexandre.

Rempart de la résistance

Le prince actuel d’Arbézie est Bernard Ier, oncle d’Alexandre qui lui-même porte le titre de prince consort. En 2009, il s’est rendu à Londres où se réunissaient les 400 micronations répertoriées à travers monde. L’Arbézie possède son blason, un épicéa rouge sur fond jaune de format triangulaire. Après la guerre, le général de Gaulle s’est déplacé afin de rendre hommage à Max Arbez pour actes de résistance à l’occupant allemand. Il facilita le passage de centaines de personnes, dont des hommes et des femmes du réseau Jove ainsi que beaucoup de juifs. En 2012, il fut à ce titre reconnu Juste parmi les nations à titre posthume par l’Institut Yad Vashem de Jérusalem. La cérémonie s’est tenue le 6 octobre 2013 en présence de sa veuve, Angèle, qui avait alors 103 ans (décédée depuis). Cette Angèle interdisait aux soldats de la Wehrmacht de monter les escaliers au-delà de la marche 7 «car plus haut, c’est la Suisse».

Alexandre Peyron nous dévoile un autre pan de la grande histoire dont l’Arbézie fut le témoin: les Accords d’Evian qui, en 1962, mirent fin à la guerre d’Algérie. Le 9 décembre 1961, les préliminaires aux discussions eurent pour cadre la Principauté, lieu jugé discret et sécurisé. Une dizaine de négociateurs convergèrent depuis le Jura pour les autorités françaises, depuis Vaud pour les représentants du Front de libération nationale algérien. Alexandre raconte que son aïeule se frottait les mains car les délégations arrivées en Mercedes firent le plein dans sa station-service et «cela représenta beaucoup d’argent».


Profil

1921 Son grand-père ouvre l’Hôtel Franco-Suisse.

1958 Autoproclamation de l’Arbézie.

1961 L’Arbézie accueille les préliminaires aux Accords d’Evian.

1967 Naissance à Morez.

2012 Son grand-père est reconnu à titre posthume Juste parmi les nations.

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