Exposition

Alexandre Soljenitsyne,un écrivain à jamais dangereux

Pour la première fois, les archives de Soljenitsyne sortent de sa maison de Troïtse-Lykovo près de Moscou et sont exposées à la Fondation Bodmer à Genève. Initiateur et commissaire de l’événement, Georges Nivat revient sur une vie de combat littéraire. Natalia Soljenitsyne, l’épouse, la relectrice, a fait le voyage pour visiter l’exposition. Elle raconte l’homme de sa vie et leur œuvre, construite à deux, sur des milliers de pages

«Une Journée d’Ivan Denissovitch», «L’Archipel du Goulag»: deux livres qui ont secoué un monde encore en pleine Guerre froide. Les manuscrits de ces bombes de papier sortent pour la première fois des archives de l’écrivain Alexandre Soljenitsyne décédé en 2008. Avec l’accord de son épouse Natalia et le soutien de la Fondation Neva, la Fondation Bodmer à Genève les présente au public avec des objets intimes de l’auteur-combattant, des photos d’enfance, sa veste de prisonnier, ses crayons fétiches.

Natalia a laissé la maison familiale de Troïtse-Lykovo, près de Moscou, pour visiter l’exposition Soljenitsyne, le courage d’écrire. Forte d’une énergie qui frappe, rayonnante, elle répond volontiers aux questions.

Samedi Culturel: Qu’avez-vous ressenti en découvrant l’exposition?

Natalia Soljenitsyne: J’ai un sentiment double en voyant ces manuscrits et ces objets. Ils n’étaient jamais sortis de notre maison. D’une certaine façon, c’est un peu terrible de les voir ici. Mais c’est aussi émouvant de les voir prendre une dimension sacrée dans une vitrine de musée. Du vivant de mon mari, une telle exposition aurait été impensable. Alexandre estimait que l’essentiel était le livre. Il n’aurait jamais accepté que l’on montre des objets intermédiaires. Le fait même de visiter cette exposition me rappelle qu’il n’est plus là.

Quelle a été votre impression lors de votre première rencontre avec lui?

J’avais le sentiment de le connaître déjà puisque j’avais lu Une journée d’Ivan Denissovitch et tout ce qui avait été publié de lui jusqu’en 1968, année de notre rencontre. Il correspondait tout à fait à ce que j’imaginais.

C’est-à-dire?

Il donnait l’impression d’être comprimé comme un ressort. On sentait qu’il pouvait bondir à tout moment bien qu’il était boutonné de haut en bas… Notre première rencontre était professionnelle. Il avait besoin de quelqu’un qui l’aide pour dactylographier ses textes. Je lui ai fait des remarques sur Le Premier Cercle, j’ai pointé des imprécisions historiques. J’ai gagné tout de suite beaucoup de crédit en faisant cela. Et puis, et puis notre histoire a commencé! Chaque mot comptait avec lui: il fallait répondre tout de suite, réagir à tout, ne perdre aucune seconde dans l’échange. Ensemble au combat! C’était le climat qu’il créait autour de lui. A cette époque, il était de nouveau un écrivain clandestin. Il dissimulait ses écrits dans un réseau de cachettes très nombreuses. C’est moi qui me suis occupée du réseau.

Est-ce qu’il se reposait?

Je ne l’ai jamais vu s’allonger dans l’herbe. Pour lui, le repos, c’était remplacer une occupation par une autre. C’est devenu ma méthode aussi, jusqu’à aujourd’hui. Pour être honnête, je me souviens que pendant trois jours nous n’avons rien fait, c’était en Ecosse chez des amis.

Quand vous vous êtes mariés, imaginiez-vous épouser aussi le combat et la vie d’ascèse?

Bien sûr. L’ascèse? Toute la Russie vivait dans l’ascèse. Cela allait plus loin que cela: nous nous attendions à ce qu’il soit tué d’une manière ou d’une autre. Le danger de vivre avec lui était à prendre ou à laisser, ça allait absolument de soi. Pas seulement pour moi qui vivais une histoire d’amour avec lui, mais aussi pour ses amis. Le simple contact avec lui était dangereux et pouvait entraîner des convocations à la police secrète.

Etait-il facile à vivre?

Pour moi, oui. Pour les autres, c’était sans doute plus difficile. Nous travaillions ensemble. Sans cela, c’eut été compliqué puisqu’il travaillait pratiquement tout le temps. Ce travail et nos enfants étaient le sens de ma vie.

Quelle était votre mission exactement?

J’étais sa relectrice. En russe, on appelle cela redaktor, cela correspond plus ou moins à editor en anglais. J’intervenais très tôt dans le texte, dès la première ou deuxième version. Je faisais mes remarques au crayon noir, et lui répondait en bleu. Je n’étais pas comme la femme du marin qui attend que son époux rentre de sa sortie en mer. J’étais en mer avec lui.

Racontez-nous une journée d’écriture de «La Roue rouge» dans le Vermont…

Il commençait à travailler à 7 heures dans un bâtiment séparé de la maison, sans téléphone. Il se préparait une tasse de café et commençait sans manger. Plus tard, il prenait un petit déjeuner, seul. On ne le voyait pas avant 15 heures. A 15h, on déjeunait tous ensemble, les enfants posaient toutes les questions possibles et imaginables. On parlait du monde, de politique. Il y avait des invités souvent. Après le repas, Alexandre lisait tout ce qui lui était nécessaire pour l’écriture du lendemain. J’ai dit tout à l’heure qu’il n’était pas exigeant, mais il avait en fait deux exigences: la lumière et le silence. Les enfants ne pouvaient pas jouer au basket avant 15 heures.

Comment avez-vous trouvé la Russie à votre retour en 1994?

Avec des sentiments doubles. D’un côté, nous n’arrivions pas à nous rassasier du bonheur d’être là, de parler à toutes ces femmes, ces hommes qui venaient à nous, pour raconter, témoigner, partager. De l’autre, nous étions habités par un sentiment de catastrophe devant l’écroulement économique du pays.

Quel est le secret de votre énergie?

Vivre, c’est passionnant! Je m’attelle à l’édition des Œuvres complètes d’Alexandre. 16 volumes sont parus. Il en reste 14. J’ai la conviction, peut-être vaine, que ce que je fais est nécessaire.

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Confidence de la poétesse Anna Akhmatovaà une amie écrivain après sa rencontreavec Soljenitsyne:

«C’est un phare. Nous avions oublié que de pareils gens existaient. Ses yeux sont comme des pierres précieuses»
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