«Si chacun d’entre nous écrivait ne serait-ce que dix Vies au cours de la sienne, aucune ne serait oubliée, aucune ne serait effacée. Chacune atteindrait à la postérité, et ce serait justice.» Lorsqu’on interroge Patrick Deville sur cet étonnant projet que formule le narrateur dans Peste & Choléra, il répond simplement: «Moi, je l’ai fait. C’est un conseil que je donne.»

Après William Walker (Pura Vida, Seuil, 2004) puis Baltasar Brum (La Tentation des armes à feu, Seuil, 2006), après Savorgnan de Brazza (Equatoria, Seuil, 2009), après Henri Mouhot et Auguste Pavie (Kampuchéa, Seuil, 2011) et bien d’autres encore avec eux, explorateurs, écrivains, tyrans totalitaires ou de pacotille, poètes, savants, acteurs de premier plan ou simples passants dans ses livres, c’est la figure d’Alexandre Yersin (1863-1943), tombée dans l’ombre du passé, que Patrick Deville se mêle de réveiller dans Peste & Choléra. Le roman est en piste pour le Goncourt et déjà salué du Prix du roman Fnac.

Un destin «rimbaldien»

Alexandre Yersin est Vaudois. Il a grandi à Morges sur les bords du Léman. Il fut un bactériologiste de génie, formé avec Robert Koch à l’Institut Koch en Allemagne et avec Louis Pasteur à l’Institut Pasteur à Paris. La crème de la crème de la recherche de l’époque. On lui doit, très jeune, des travaux capitaux sur la tuberculose, le choléra, puis, tout simplement, l’éradication de la peste.

Mais ce Suisse singulier s’est aussi taillé une destinée «rimbaldienne», comme le dit Patrick Deville. Scientifique touche-à-tout, prodigieusement doué, il fut aussi homme de mer, commerçant, agriculteur et l’un des principaux explorateurs de l’Indochine. Deux hauts lieux de villégiature au Vietnam, Dalat dans la montagne et Nha Trang en bord de mer, ont été découverts et même inventés par lui. Au Vietnam, où on l’appelait Docteur Nam, des rues, des lycées et même des bodhisattvas portent son nom. Il y a des boulevards Yersin comme il y a des boulevards Pasteur, et même un petit musée, raconte Patrick Deville.

Mais, comme de juste avec Patrick Deville, Yersin n’est pas la seule vedette du livre; et sa biographie n’y est pas déroulée de façon linéaire ni hagiographique. Le livre commence, trois ans avant la mort de Yersin, en mai quarante, dans le dernier vol de la compagnie Air France vers l’Asie. Yersin repart vers son paradis personnel, vers Nha Trang où il s’est taillé un monde sur mesure. Il feuillette ses carnets et la vie ressurgit. Avec elle, toute une «petite bande», comme dit Patrick Deville, la petite bande des pasteuriens. Compagnons d’études, de recherche et d’enseignement, compagnons d’aventure et même de commerce, comme Albert Calmette et Emile Roux, deux autres pasteuriens, deux autres stars du livre. Moins chanceux que Yersin, ils sont morts plus tôt et disparaissent donc plus vite que lui du tableau.

Jungles merveilleuses

Mais l’essentiel n’est pas encore là, avec Patrick Deville. L’essentiel est dans la manière dont sa langue virtuose tisse la foison incroyable d’informations, d’images, de couleurs, de temps et de lieux où il plonge ses personnages. Il les mène dans une sorte de jungle défrichée à la plume, où l’on s’extasierait à tout bout de champ sur tel oiseau miraculeux et oublié, sur telle trouvaille exhumée de siècles à peine enfouis. Pour progresser dans les jungles merveilleuses de ses récits, où apparaissent tour à tour les personnages de sa «petite bande» personnelle – des aventuriers, des oubliés, des héros, des bandits et des hommes remarquables –, Patrick Deville choisit des phrases courtes, ciselées, précises. Souvent, il leur donne une chute singulière, car il n’avance jamais sans humour. Il tire le portrait de ses personnages avec un intérêt passionné et une précision étonnante, mais non sans ironie.

Lui-même n’est jamais loin. L’enquêteur puis narrateur qu’il est s’invite dans les pages. Le «je» qui enquêtait sur les vies précédentes se glisse ici auprès de Yersin dans la peau d’un «fantôme du futur». Il est cet espion discret, retourné vers l’époque coloniale, qu’on croise dans les villes où vécut Yersin, tendant l’oreille dans les halls d’hôtel, épiant des conversations, suivant son personnage, amorçant même avec lui un début de dialogue. Il est reconnaissable à son carnet «en peau de taupe».

Ainsi Patrick Deville n’a-t-il rien du simple biographe. Il se dit d’ailleurs parfois «autobiographe» en creux, puisque, s’il raconte la vie de ses personnages, ceux-ci déterminent à leur tour la sienne en l’entraînant sur leurs traces et à travers leurs histoires. Quant au lecteur, c’est à lui bien sûr que reviennent les plaisirs merveilleux de ces très romanesques chassés-croisés.

Retrouvez Patrick Deville à Morges pour Le Livre sur les quais. Ce samedi à 13h30, table ronde avec Alexis Jenni et Franck Pavloff à la Salle du Grenier bernois. Le programme complet ainsi que les horaires des dédicaces sont à consulter sur www.lelivresurlesquais.ch

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«Un vers de Cendrars qui pourrait être une biographie de Yersin»,

dit Patrick Deville, qui cite l’auteur de «L’Or»dans «Peste & Choléra»

«Gong tam-tam zanzibar bêtede la jungle rayons-x express bistouri»