Livre

Alexandro Jodorowsky, pape et bateleur

Clown mystique, thérapeute surréaliste, le cinéaste et scénariste chilien a hybridé la psychanalyse et la divination. Il explicite cette doctrine dans «Psychomagie»

Il aurait pu faire un fantastique gourou et tondre allègrement ses ouailles. Mais il a trop de sagesse et d’humour pour se complaire dans cette vulgarité matérialiste. D’ailleurs, «le vrai maître est invisible»… Alors, Alexandro Jodorowsky, né au Chili en 1929, a été poète, clown, marionnettiste, maître du tarot, cinéaste, scénariste… Avec Topor et Arrabal, il fonde le mouvement surréaliste Panique. Avec El Topo (1970), western allégorique, il invente le cinéma de minuit. Avec L’Incal, dessiné par Moebius, il scénarise un sommet de la bande dessinée…

Héritier d’une culture juive russe et du syncrétisme latino-américain, Jodorowsky a fondé la psychomagie, une thérapie alliant les fantasmes originaires de Freud aux illuminations de Castaneda. Dans Poesia sin fin (2013), film autobiographique, figure un rituel mémorable de psychomagie: une mère tartine de cirage noir son enfant qui a peur du noir pour une partie de cache-cache nocturne à l’orée de l’inceste.

«La psychanalyse guérit par les mots. Mais les mots ne guérissent pas, ce sont les actions qui guérissent. Avec la psychomagie, j’imagine des actions métaphoriques qui peuvent guérir. Ainsi, si tu as peur de l’obscurité, deviens l’obscurité!» nous expliquait le jovial Jodorowsky. A Vittorio Gassman qui, souffrant de dépression, était venu le consulter, le psychomagicien a recommandé d’égorger un coq sur la tombe de sa mère puis d’enduire son pénis de sang; le comédien italien a préféré rester malade…

Thé et café

Sous la forme d’un entretien mené par Javier Esteban, Jodo, 90 ans et toujours vert, explique dans Psychomagie les fondements du traitement qu’il a développé et donne un Cours accéléré de créativité. Les zélateurs méditeront chaque mot; il est aussi possible de picorer les formules provocatrices ouvrant des perspectives parallèles, telle «Le cerveau est un chemin sur lequel circulent les dieux».

Le joyeux thaumaturge recommande l’usage initiatique de la drogue, «qui te fait passer de la cave d’un édifice à la terrasse, cinquante étages plus haut», mais déplore l’hédonisme consumériste de la société contemporaine: «Notre culture dénigre tout ce qui est profond […]. Le thé était un élément essentiel dans les cultures orientales […], comme le café dans le soufisme. Mais à présent nous en buvons à toute heure, alors qu’il s’agit en fait de produits sacrés, comme l’est la marijuana. En Hollande, quand j’ai demandé comment se consommaient les champignons, on m’a répondu qu’on les mettait sur une pizza. Les gens les absorbent sans aucune signification. Tout le sacré s’est perdu.» Alors que «tout peut être sacré pour un saint, même un excrément de chien».

Rire et mourir

Le mage facétieux fait l’éloge du rire, l’humour ayant toujours eu sa place dans les écoles mystiques. Il récuse les religions («Ce siècle doit cesser d’être religieux pour devenir mystique»), regrette que «les acteurs d’Hollywood aient malheureusement remplacé les dieux païens» et réfute l’idée que la glande pinéale soit atrophiée: elle pourrait au contraire se développer et devenir le quatrième cerveau…

Jodorowsky fait la nique à la mort, l’arcane XIII du tarot, qui n’a pas de nom: «Qu’est-ce que la mort? Seulement un changement, une mutation […] Un jour j’ai eu quinze ans et j’ai disparu […] La mort n’est rien d’autre qu’un état […] et ce qui est merveilleux c’est de l’accepter avec la même tranquillité que lorsque nous sommes entrés dans la puberté ou la maturité.» Nul besoin d’absorber de l’ayahuasca pour souscrire à cette hypothèse: «L’immortalité s’atteint probablement – étant donné que la mort est un phénomène individuel – de manière collective: en exaltant et en défendant l’humanité.»


Alexandro Jodorowsky

«Psychomagie»

traduit de l’espagnol par Nelly Lhermillier

Albin Michel, 266 p.

Publicité