Conformément aux attentes, c’est Gallimard qui remporte le Goncourt pour L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni. Ce prix récompense un premier roman, un pari sur l’avenir qui n’avait pas été pris depuis 2006, quand il avait distingué Les Bienveillantes de Jonathan Littell, également publié par Gallimard.

Certains critiques ont fait le rapport entre ces deux romans qui abordent sur le mode épique (art peu français) l’histoire du XXe siècle, mais il y a un monde entre le nazi pervers et dandy de Littell et la figure de Victorien Salagnou, héros humaniste des temps récents. La réflexion qui court à travers L’Art français de la guerre naît dans la conscience d’un narrateur sans nom devant les reflets bleutés de la guerre du Golfe, telle que la lui présente la télévision. Comment se fait-il que notre armée ait perdu tout prestige, toute crédibilité, se demande-t-il, pendant que tombe la neige sur Lyon, et que lui-même fuit sous l’édredon les contraintes de la «vraie vie» et de la consommation.

Peintre et para

Quelques années plus tard, au bord de la clochardisation, ce représentant d’une jeunesse sans cause rencontre celui qu’il prendra pour maître. Victorien Salagnou, peintre du dimanche et ancien parachutiste, va lui apprendre le maniement de l’encre de Chine et du pinceau. Surtout, au fil des rencontres, c’est l’histoire de l’armée française qui défile, depuis la Seconde Guerre, la Résistance, le bourbier de l’Indochine, les horreurs de l’Algérie, pour finir avec ces spahis qui embarquent pour l’Irak. Salagnou les a tous menés, ces combats, et il ne les idéalise pas. Le roman est un catalogue des méfaits des guerres coloniales. Le très sympathique narrateur, lui, n’a lutté pour aucune cause; son principal effort a été de se soustraire à «un corps social malade».

Le contraste entre ces deux générations, également perdues, est une des forces de ce livre. L’Art français de la guerre est construit avec maîtrise, en chapitres alternés: le récit du para, les commentaires de son «disciple». De beaux moments poétiques l’éclairent (la neige sur Lyon, la moiteur de l’Indochine). Quelques figures secondaires sont bien réussies: Mariani, le copain de guerres, devenu facho délirant, mais qu’une amitié indéfectible, née au combat, lie à Salagnou; Eurydice, la farouche pied-noir juive, sa compagne. La référence à la mythologie n’est pas innocente, le peintre-soldat est grand lecteur de l’Iliade et de l’Odyssée. Cité en exergue, Pascal Quignard définit le héros: «un […] qui pénètre dans l’autre monde et qui en revient».

Alexis Jenni, 48 ans, professeur de biologie à Lyon, n’en est pas à son coup d’essai. Un premier roman a été refusé, un autre est resté dans son ordinateur. Sur son blog ( jalexis2.blogspot.com ), il tient un carnet de notes agrémenté de ses dessins, qui le montre drôle, attentif, sympathique. Il voulait écrire un «roman d’aventures». Il en a fait un livre à portée philosophique, d’une lecture facile et gratifiante, avec de beaux personnages, confrontés à l’horreur de l’Histoire sans perdre leur humanité. Presque trop beaux: Salagnou est un guide si pratique et si exemplaire qu’il ne sonne pas tout à fait vrai. Certains critiques ont stigmatisé une écriture surannée, classique, voire lourde. La langue d’Alexis Jenni n’est pas novatrice, mais elle est généreuse. L’Art français de la guerre devrait rencontrer un succès mérité, même si des raisons stratégiques lui ont peut-être valu le prix, «dû» à Gallimard pour son centième anniversaire.