Cette semaine, «Le Temps» part à la rencontre de celles et ceux qui travaillent dans l’ombre pour le Montreux Jazz Festival.

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John & Helen Meyer, architectes sonores

On s’en était quelque peu douté: à trois jours du lancement du Montreux Jazz, le chef des infrastructures du festival est ce qu’on pourrait appeler un homme pressé. Et très demandé. En pénétrant dans les entrailles du 2m2c, on se dit même que c’est un miracle si l’on parvient à l’attraper, tant l’effervescence des préparatifs est grande: au sous-sol, un hangar géant fait office de QG, où patientent planches, caisses de rallonges, mobilier sous plastique, fûts de bière par dizaines. Dans ce bric-à-brac visiblement organisé, des jeunes gens s’affairent, leurs échanges entrecoupés par le bruissement lointain d’une scie sauteuse. De quoi donner le tournis. Sauf peut-être au chef de la fourmilière, Alexis Lalande.

Le voilà justement qui rapplique, talkie-walkie scotché à la main, veste estampillée MJF, dégaine de baroudeur des chantiers. Tout à fait comme on l’imaginait. Sauf peut-être qu’il n’a pas du tout l’air stressé, affichant plutôt le flegme de ceux qui savent exactement ce qu’ils font. «J’aime bien les deadlines. C’est un stress porteur», précise-t-il tout de même.

As de la triche

Dix-sept ans que ce Haut-Marnais, au physique long et sec, fait sortir le Montreux Jazz de terre en défiant le chronomètre. Son champ d’activité? «Tout ce qu’on monte», à savoir les scènes, les terrasses et en particulier les espaces intérieurs. Car le festivalier ne s’en rend pas toujours compte, mais la plupart des espaces dans lesquels il déambule n’existaient pas à la base. Les étages du centre 2m2c étant plutôt grands et vides, Alexis Lalande et ses équipes se chargent de segmenter la surface, pour faire naître des espaces bar ou les loges du staff.

«On crée une boîte dans la boîte», sourit-il. Pour ça, il faut concevoir de nouvelles cloisons, de nouveaux sols, de nouvelles atmosphères. Avec une contrainte, et pas des moindres: rien ne peut être vissé aux murs du bâtiment. «On est les meilleurs tricheurs du monde! Avec le temps, on a trouvé des astuces, comme l’utilisation de panneaux et d’étais.»

Au plus fort du montage, jusqu’à 200 personnes s’activent sous sa supervision pour porter, scier, peindre ou réceptionner les camions. Un jeune homme essoufflé vient justement s’informer, en anglais, de la prochaine livraison. Un grésillement de talkie-walkie plus tard, la question est réglée.

Ce travail de titan commence bien évidemment bien en amont, et c’est à l’Atelier que ça se passe: une ancienne serre de 5000 m2 à Versvey, près d’Aigle, où sont stockés les 120 semi-remorques de matériel dont dispose le festival. C’est là qu’Alexis Lalande travaille à l’année et où sont élaborés tous les nouveaux projets du festival. Cette année, outre le concert en plein air d’Elton John, c’est le Liszto Club, fusion entre les anciens Strobe Klub et Lisztomania et réparti sur trois étages, qui leur a donné du fil à retordre. «Il fallait réussir à combiner les contraintes d’une salle de concert et celles d’un lieu où l’on vient pour danser», explique ce créatif. Qui a privilégié, pour l’harmonie, une ambiance bleu nuit.

Œil affûté

C’est indéniable, Alexis Lalande a l’œil pour visualiser et habiller les espaces. Pas étonnant quand on sait qu’il l’a affûté pendant des années derrière l’objectif. Après une formation de photographe à Troyes, le jeune Alexis, 22 ans, débarque à Paris et se fait embaucher par de grandes marques. Avant de s’enflammer pour la scène musicale locale – «surtout punk, c’était l’époque» –, préférant offrir ses services à divers labels et fanzines.

C’est ce même amour des concerts qui l’a conduit jusqu’à Genève, à la fin des années 1980. Il découvre l’Usine et y pose ses valises, délaissant progressivement son appareil photo. «Là-bas, il fallait savoir faire un peu de tout. De mon côté, j’aimais déjà bien bricoler. Je n’avais pas beaucoup d’argent, donc je retapais moi-même mes apparts.»

Comme souvent avec les gens de talent, Alexis Lalande apprend sur le tas. Quand il ne rénove pas des maisons, ce manuel travaille dans les théâtres, construit des studios d’enregistrement, notamment pour les Fribourgeois du groupe Young Gods, qu’il connaît bien. Peu familier du Montreux Jazz Festival, il commence par refuser la proposition d’un ami l’invitant à le seconder sur le site.

Parquet et palmiers

Finalement, il cédera aux appels du Jazz en 2002. «J’ai découvert qu’environ 80% de la programmation était gratuite, ça m’a plu. Sans doute mon côté alternatif», rigole celui qui commencera justement sa carrière montreusienne sur les scènes extérieures, ouvertes au public. A qui il compte, d’emblée, réserver un accueil de roi. «Mon idée à moi, c’est de recevoir les gens au parc Vernex comme au Stravinski.»

Depuis ses débuts, Alexis Lalande a participé à développer les infrastructures du festival, qui représentent aujourd’hui trois fois plus de matériel qu’il y a dix ans. Une organisation lourde mais huilée, pour aménager des espaces plus fluides, plus confortables et répondre aux moindres imprévus – comme les demandes d’artistes, certains exigeant que la scène soit recouverte de parquet, d’autres de palmiers.

Surtout, ce qui réjouit Alexis Lalande, c’est de pouvoir imaginer de nouveaux univers à chaque fois. «Peindre des murs en noir et coller des affiches dessus, c’est facile. Aujourd’hui, on cherche vraiment à créer une atmosphère.» Cette année, elle a un petit air ibérique, avec ses murs façon azulejos, du nom des carreaux de faïence typiquement madrilènes.

Qu’il nous emmène admirer, comme le reste du site, au pas de course s’il vous plaît. Du montage au démontage, il a calculé, Alexis Lalande parcourt entre 400 et 600 kilomètres. Un marathon de l’ombre, mais l’anonymat ne le frustre pas. «Le plus gros challenge, et ce qui devient le plus beau compliment à la fin, c’est de donner l’impression que tout ce qu’on a mis en place a toujours été là.»

«Et de voir dans les yeux de mes équipes qu’elles sont fières de ce qu’elles ont bâti. Ça, ça m’émeut toujours.» Dans sa folle ronde, l’inspecteur des travaux finis n’a pas oublié de saluer un seul de ses collaborateurs. Qui, entre deux coups de scie, lui rendent son sourire.

Prochain épisode: Jaquelyne Ledent-Vilain, responsable de l’accueil des artistes