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Alexis Taylor offre, avec Beautiful Thing, quatrième geste solo, l’autoportrait d’un quadragénaire excédé par la figure de clown génial qu’il a créé.
© Sylvain Deleu

Musique

Alexis Taylor soigne son spleen loin de Hot Chip

Le leader de l’attachant groupe électro-pop anglais publie un album solo mélancolique comme façonné par une interminable gueule de bois. Poignant

Cet homme est dangereux. Qui l’envisagerait seulement en geek extravagant, songwriter désinvolte ou louveteau de studio serait incontestablement dans le faux. Aux commandes du navire Hot Chip depuis quinze ans, le Londonien s’observe comme l’auteur de titres immensément cool, eux-mêmes responsables de plusieurs milliers d’orgasmes à travers le monde – et de dizaines de grossesses, probablement. Mais voilà: provisoirement rangé de son gang, Alexis Taylor avance cette fois en figure lasse, offrant avec Beautiful Thing, quatrième geste solo, l’autoportrait d’un quadragénaire excédé par la figure de clown génial qu’il a créé.

Raser les murs

La première fois qu’on a rencontré l’Anglais, c’était en 2004 alors que Coming on Strong, premier album de Hot Chip, sortait dans une indifférence polie sur un micro-label branché. Silhouette fragile arborant veste impeccablement rétro et lunettes de vue vintage lui mangeant le visage, le Britannique charmait par ses manières timides, son regard endolori et cette voix douce, presque absente, par laquelle il rapportait sa trajectoire ordinaire. Soit la rencontre à la puberté avec son alter ego, Joe Goddard, les années passées à raser les murs à l’école, les filles inaccessibles auxquelles on rêve et qui jamais ne vous voient, l’engagement dans la pop pour peut-être enfin briller, ou encore sa flamme demeurée intacte pour l’art d’Alex Chilton et Paul McCartney.

Depuis? Oh, depuis on a suivi avec une attention qu’on ne témoigne qu’a peu d’autres artistes la course du gosse de Putney, calme banlieue sud de Londres, admirant l’intelligence avec laquelle il conduisit Hot Chip vers le succès: signant des tubes d’une immédiateté formidable (Over and Over, Boy from School, etc.) ou amorçant un virage dancefloor de bon goût qui ouvrit à son groupe les portes d’une carrière américaine.

«Fatigué d’être moi-même»

Seulement voilà, depuis au moins Why Make Sense? (2015), sixième album publié par sa créature, Alexis ne cache plus son spleen et ses vœux d’ailleurs. «Fatigué d’être moi-même/Coincé dans ce monde/Je n’ai jamais rêvé appartenir à un Etat/Qui ne distingue pas le bien du mal», chantait-il dans Need You Know (2015). Peu après, l’accablement se lisait cette fois dans Piano (2016), disque nu, d’une délicatesse pâle.

«Je compose des chansons afin de comprendre les émotions que j’éprouve, dit Taylor, joint chez lui par téléphone. Mon travail consiste à laisser s’exprimer des couches sous-conscientes et à traduire dans des compositions certains des climats qui peuplent mes rêves. Cette démarche est celle qui a conduit à l’écriture de Beautiful Thing.» Dix titres ignorant les élans exaltés des hits Night and Day ou Flutes (2012), et qui trempent ici leur plume dans un bourdon contagieux – mais distingué.

Peine immense

Oh, il y a bien dans ce disque bref les rondeurs espiègles qui ont fait la patte de Hot Chip qu’Alexis confie prestement, puisqu’on l’y pousse, être «actuellement aux prises avec un nouvel album studio à paraître… On ne sait quand!» Il y a les lignes dynamiques jouées au piano ou sur des guitares qu’on «n’imagine pas martyriser», comme il le souligne élégamment.

Il y a bien entendu aussi le timbre flegmatique, si familier, de l’Anglais et sinon un goût prononcé pour les espaces clairs, déserts, tout pourrait ici bien être l’œuvre de son gang d’allumés. Sauf que constamment, une bruine s’invite dans des titres qu’aucune force ne paraît pouvoir hisser vers la joie. Sauf qu’il y a cette peine immense qui submerge des chansons simples, souvent aériennes (There’s Nothing to Hide, etc.), et qu’aucun beat ne semble capable d’entraîner vers la fièvre.

«Suis-je cette chose que jamais tu ne verras?»

Cela parce que leur auteur, multi-instrumentiste accompli et DJ honorable à ses heures, ne le souhaite pas. Beautiful Thing «n’existe pas pour épater la galerie», comme l’affirme Alexis. Il n’avance pas en événement printanier. Il n’a rien à dire sur le siècle, rien à nous apprendre de définitif qu’on ne sache pas. Plutôt, il est cette œuvre humble, courageuse si l’on y regarde, où un artiste trop brillant pour jouer encore au fanfaron observe ses lâchetés, regrets et manquements. «Oh chérie, ne veux-tu pas jeter un œil sur moi? Ou bien suis-je cette chose que jamais tu ne verras?» chante-t-il sur Oh Baby.

Réalisé par Tim Goldsworthy, membre de la clique U.N.K.L.E. et cofondateur du label DFA Records (LCD Soundsystem), connaissant également le soutien amical de la plupart des membres de Hot Chip, Beautiful Thing se lit comme un instantané dans la vie d’un créateur «hanté par la suite à donner à son parcours», comme il le confie pudiquement. Non plus le précieux amuseur public d’hier portant tenues bariolées et cheveux teints en vert Wimbledon. Mais un homme aux talents sereins qui cherche à hisser sa pop «quelque part entre sensualité et vulnérabilité», selon ses mots. Dans A Hit Song, ne chante-t-il pas «J’ai besoin d’une note élevée, pour tous ceux qui ont perdu espoir et ont besoin d’une réponse»?


Alexis Taylor, «Beautiful Thing» (Domino Records). Site officiel: www.alexistaylorsolo.com

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