Cinéma

Alfonso Cuaron invoque son enfance dans «Roma» et signe un chef-d’œuvre

Revenu de «Gravity», le réalisateur mexicain se souvient de ses jeunes années et célèbre une servante au grand cœur. Récompensée d’un Lion d’or à Venise, cette autobiographie humaniste est un chef-d’œuvre

Tout commence par le banal motif géométrique d’un carrelage. Une vague submerge la dalle centrale. On nettoie le sol. L’onde savonneuse symbolise les flux et les reflux de l’existence, anticipe de dangereux ressacs. Quand l’eau s’immobilise, elle reflète le ciel où passe un avion… Passant d’une surface opaque à une surface réfléchissante, de l’inerte au vivant, le plan fixe du générique porte la marque d’un cinéaste de génie.

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Alfonso Cuaron est, avec Alejandro G. Iñarritu et Guillermo del Toro, un des «trois caballeros», ce brelan de réalisateurs mexicains qui règne sur Hollywood. Il s’est imposé internationalement avec Et… ta mère aussi!, un road movie initiatique, a signé le meilleur des Harry Potter (Le prisonnier d’Azkaban), un thriller futuriste (Les fils de l’homme) et réinventé la conquête spatiale avec le prodigieux Gravity. Redescendu sur terre, le cinéaste se souvient de son enfance et la célèbre dans une fresque en noir et blanc dont le titre, qui évoque le néoréalisme italien (Rome, ville ouverte), se réfère au nom d’un quartier de Mexico-City.

Riche hacienda

Les œuvres autobiographiques tendent à l’introspection. Cuaron, lui, ne s’apitoie pas sur le «kid mexicain blanc de la classe moyenne vivant dans sa bulle» qu’il était. Comme Fellini dans Amarcord, il élargit le propos à toute une communauté. Et fait de la servante la véritable héroïne du film et de son enfance.

Trois garçons, une fille, une maman, un papa, une grand-maman, un chien et deux servantes d’ascendance indienne. Tels sont, au début des années 70, les effectifs d’une maisonnée qui vit dans l’aisance et le chaos. Les signes de réussite matérielle, livres, gadgets et jouets, abondent. Mais des crottes de chien jonchent la galerie menant au patio, comme si la bourgeoisie était vouée à patauger dans la fange.

Une récolte de grêlons, une violente altercation entre frères, des sorties au cinéma, avec les marchands de ballons et de jouets devant la salle, et l’échappée belle des films (Les naufragés de l’espace, lointaine inspiration de Gravity, et… La grande vadrouille!): les souvenirs d’enfance sont précisément remémorés. Tout personnels soient-ils, ils touchent à l’universel. Le père part pour un séminaire au Canada; il ne reviendra pas, on le croisera juste une fois avec une jeune femme. La mère (Marina de Tavira) est stressée.

Dans la plus fellinienne des séquences, la famille se rend pour Noël dans une riche hacienda dont les murs portent la tête empaillée de tous les chiens qui ont vécu là. On se saoule, on tire des coups de pistolet pour passer le temps, des chiens vaquent, un gosse titube dans sa combinaison de cosmonaute, des canards s’accouplent, un vent de folie baroque passe…

Océan démonté

Pendant ce temps, Cleo (Yalitza Aparicio) lave le linge, prépare les repas, console les enfants et récure le dallage de la galerie couvert de déjections canines. Le modèle de ce personnage est entré au service des Cuaron quand Alfonso avait neuf mois. Elle s’appelle Liboria Rodriguez, elle a 74 ans, elle a pleuré en voyant ce film qui lui est dédié. En sortant de l’enfance, le réalisateur a compris que cette mère de substitution n’était pas un meuble mais un être vivant avec ses aspirations et ses chagrins, et qu’elle recelait l’immense humanité.

Roma quitte la cellule familiale pour suivre Cleo. Elle a une relation avec Fermin, un petit voyou qui l’abandonne lorsqu’elle est enceinte. Elle se rend dans le bidonville où habite le procréateur indélicat, tombe sur un entraînement paramilitaire, se confronte à la brutalité de Fermin…

En se concentrant sur Cleo, Alfonso Cuaron élève son autobiographie du particulier au général, du personnel au social. Roma est un film politique sur la lutte des classes. La violence de la société mexicaine est mentionnée au cours d’une conversation (un écolier abattu par l’armée pour une bombe à eau…), elle explose soudain quand Cleo est prise dans la tourmente du massacre de Corpus Christi, 120 étudiants assassinés par les forces paramilitaires le 10 juin 1971.

A travers les épreuves, la servante discrète s’avère plus forte et plus courageuse que les machos et leurs bâtons. Dans la scène la plus bouleversante du film, cette Indienne ne sachant pas nager entre dans l’océan démonté pour aider ses poussins en difficulté.

Fanfare lointaine

Scénariste et metteur en scène, Alfonso Cuaron est aussi le chef opérateur de Roma qui, tourné en 70 millimètres dans un noir et blanc somptueux, rappelle la grandeur du cinéma. Chaque plan est composé avec la rigueur d’une peinture classique. Le réalisateur privilégie les plans-séquences, ainsi que les travellings latéraux, pour exprimer la beauté du monde lors d’une promenade dominicale en campagne ou l’avancée d’une figure humaine vers son destin. Cette grammaire inscrivant l’action dans la durée exprime avec une intensité rare la vérité des personnages.

Au générique de fin, la caméra suit Cleo qui monte sur le toit de la maison faire la lessive, puis reste immobile à fixer le vaste ciel. Le chant des oiseaux, une fanfare lointaine, l’aboiement des chiens composent un portrait sonore de Mexico-City. Un avion passe dans le ciel. Celui peut-être qui emmena un jour le jeune Alfonso vers la gloire.


Roma, d’Alfonso Cuaron (Mexique, Etats-Unis, 2018), avec Yalitza Aparicio, Marina de Tavira, Diego Cortina Autrey, Nancy Garcia Garcia, Veronica Garcia, Jorge Antonio Guerrero, 2h15.

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