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Alfred Hitchcock, le maître de télévision

Les anthologies d’histoires pour la TV chapeautées par le réalisateur de «Psychose» sortent enfin dans de bonnes éditions DVD. Elles racontent la genèse d’un média, sur le volet de la fiction

Il y a le rituel, qui compte autant que le contenu. Le nom de l’émission, «Alfred Hitchcock présente», apparaît sur la «Marche funèbre d’une marionnette», de Charles Gounod. Puis la silhouette stylisée du maître, et son vrai corps en ombre chinoise, qui s’insère dans ces courbes. Et le voici, Monsieur Loyal excentrique et flegmatique, à promettre les pires frissons durant les 25 minutes à venir.

De 1955 à 1962, pour les premières saisons, Alfred Hitchcock fabrique une belle page d’histoire de la TV. Elle peut enfin se (re)découvrir: après de médiocres et incohérentes éditions en DVD dues à Universal dans les années 2000, depuis quelques semaines, les amateurs disposent de coffrets dignes de ce nom. L’éditeur français Elephant Films a publié les deux premières saisons ainsi que l’intégrale de «The Alfred Hitchcock Hour», qui a suivi dès 1962, cette fois avec des tranches de 50 minutes. Pour l’anthologie d’origine, deux saisons sur sept sont parues, mais, en ce temps-là, l’offre était copieuse: 39 histoires par saison.

La mode des histoires autonomes

Il faut parler d’«anthologie» et d’«histoires», puisqu’il s’agit à chaque fois d’un conte unique, comme le fera «La Quatrième Dimension» dès 1959. Un modèle qui ressurgit périodiquement; ces temps, de manière magistrale, avec la britannique Black Mirror. A la fin des années 1940-1950, ce système des histoires autonomes est très populaire. Certaines sont introduites par un hôte, comme va le faire le réalisateur anglais.

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Avec son émission de TV, chaque dimanche soir, Alfred Hitchcock n’invente donc pas le dispositif. En 1955, de telles anthologies foisonnent depuis quelques années. Il s’agit souvent de déclinaisons de produits de radio. Depuis 1947, on peut citer le Ford Theater ou le Colgate Theater – passé le nom du sponsor, on ne se creuse guère la tête pour le nom. Les plus précoces sont encore tournés en direct, fragile théâtre d’une télévision qui monte rapidement en puissance.

Car, en 1955, la TV se fait forte. Les bisbilles avec les grands studios relèvent de l’histoire déjà ancienne; au contraire, désormais, ils produisent des contenus pour le petit écran. Il y a de l’argent à faire, la publicité grossit, et les marques délient les cordons de la bourse pour figurer au frontispice d’un programme.


Alfred Hitchcock, lui, constitue une marque en soi. Son anthologie télévisuelle va renforcer ce statut. Mais la démarche date de quelques années déjà. Il a accepté d’apposer son nom sur un magazine de nouvelles ainsi que sur des recueils d’histoires à suspense, lesquels constitueront des creusets d’histoires pour la TV. Il impose sa silhouette avec ses apparitions dans ses films, comme un placement de produit. D’ailleurs, le pourtour dessiné sur l’écran de TV est l’un de ses propres dessins, il l’offre à ses amis.

Délicieuse routine pour histoires tortueuses

En 1999, lors des 100 ans de la naissance du réalisateur, «Le Temps» titrait son dossier «Hitchcock™», écrivant: «Hitch» reste à ce jour l’unique réalisateur qui a réussi (et cherché) à vendre son image sans être comédien. A la question «l’artiste peut-il se vendre comme une boîte de conserve?», il a répondu, sans s’en cacher et avec calcul: oui!».

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Pour un seul épisode d’«Alfred Hitchcock présente», il touche 129 000 dollars. Il crée sa société dédiée à la TV, Shamley Productions, du nom du village familial en Angleterre. Il compose une équipe permanente, qui bâtit une anthologie qui demeure unique.

Ce qui singularise «Alfred Hitchcock présente», c’est l’alchimie générale, la délicieuse routine qui s’installe à la vision de ces histoires tortueuses. Maris assassins, épouses manipulatrices et/ou schizophrènes, suicidaires dangereux, bandits paumés ou domestiques vénéneux: dans son spectacle du dimanche, le seigneur ventripotent anime sa comédie humaine, faite de gens finalement bien ordinaires par rapport aux longs-métrages.

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Une époque se raconte en creux, par exemple, une progressive redéfinition des rapports entre les sexes. Si l’on peut nourrir un regret, c’est au sujet de la rareté des tournages en extérieur, qui auraient mieux illustré ce pays-là. Les auteurs des scénarios aiment les drames de petites villes ou de quartiers résidentiels, dans ces suburbs qui champignonnent loin des centres urbains.

Il y a quelques exotismes, parfois un western, ou même une arrivée au ciel devant saint Pierre, mais c’est une Amérique en mouvement qui se raconte là. La TV tend un miroir à ses téléspectateurs fascinés par la nouvelle fée du logis. Dans «L’œil domestique: Alfred Hitchcock et la télévision», Jean-François Rauger propose une passionnante analyse, il écrit notamment: «La peur sur laquelle sont construits de nombreux épisodes, à commencer par le premier diffusé («C’est lui»), où un inconnu pénètre dans une roulotte pour y violer une ménagère esseulée, est celle d’une intrusion violente dans l’espace domestique.»

C’est-à-dire l’intrusion de la télévision. Entre deux introductions féroces en ironie à propos des spots de ses sponsors, le cinéaste joue avec le nouveau média. Il le façonne un peu. Ces nouvelles télévisuelles offrent toujours un formidable divertissement. A l’heure des petits écrans omniprésents, elles racontent aussi la genèse d’une fiction boulimique.


La PME Hitchcock

On a souvent souligné le nombre de talents révélés par «Alfred Hitchcock présente», de John Cassavetes à Martin Sheen devant la caméra, de Robert Altman à Sydney Pollack à la réalisation… D’autres anthologies de l’époque ont aussi eu leurs découvertes. Par exemple, James Dean ou Paul Newman sont apparus dans le Kraft Television Theatre, dès 1947.

Cependant, le biotope qu’entretient Alfred Hitchcock se révèle unique, et durable. A la plume, dès la première saison, l’écrivain Ray Bradbury signe une histoire d’une étonnante modernité, quête de deux anciens agents d’assurances à la recherche de drames statistiquement probables. Des épisodes seront imaginés par Robert Bloch (Psychose), Fredric Brown, qui brille dans le roman noir et la science-fiction parodique, ou l’acteur et scénariste Charles Beaumont. Et bien d’autres auteurs, moins connus.

Vingt épisodes réalisés par le maître

Dans «L’œil domestique», Jean-François Rauger raconte que c’est Lew Wasserman, l’agent d’Hitchcock dans la firme MCA, qui évoque la télévision. Cet agent «va littéralement modeler la dernière partie de la carrière du réalisateur», écrit le spécialiste de la Cinémathèque française. A commencer par la prise d’assaut du marché de la TV, avec «Alfred Hitchcock présente».

Au total, le cinéaste réalise 20 épisodes de son anthologie, dont un dans la période des mini-films d’une heure, «The Alfred Hitchcock Hour». La puissance du spectacle hebdomadaire vient de son équipe, à commencer par la productrice Joan Harrison, ancienne secrétaire du maître, qui supervise presque l’ensemble du chantier et soumet les histoires au patron.

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Le legs est copieux: entre les premières saisons et «The Alfred Hitchcock Hour», 361 histoires. Il se dit que les épisodes de près d’une heure, dès 1962, seraient moins bons. A voir les premiers, peut-être y a-t-il quelques longueurs, ou des emprunts parfois un peu forcés au cinéma – Peter Falk en méchant façon Robert Mitchum de «La Nuit du chasseur», dans le sketch «Bonfire» –, mais on ne peut pas parler de chute de qualité.

Et pour ne pas imaginer une concurrence un peu stérile entre les vies cinématographique et télévisuelle du chef anglais, il faut souligner le fait que, sans «Alfred Hitchcock présente», l’histoire du septième art serait privée de Psychose. En 1960, face au refus de Paramount – échaudée par la brutalité du propos et l’horreur de la mort de l’héroïne –, le cinéaste a financé le film lui-même et l’a réalisé avec sa troupe de TV. Psychose est d’ailleurs produit par Shamley Productions, la société du maître pour le petit écran.

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