Hissé sur les épaules de son père, il brandit une pancarte barrée du mot d’ordre «Le peuple veut la liberté», tout en reprenant avec la foule le fameux slogan «Non au 5e mandat» qui, ces jours-ci, fait office de cri de ralliement des anti-Bouteflika. Neuf ans à peine, haut comme trois pommes, Mehdi n’aurait pas voulu pour tout l’or du monde rater cette journée historique qui a vu des milliers d’Algérois descendre dans la rue pour dire non à la reconduction d’un chef d’Etat impotent et cloué à son fauteuil roulant depuis 2013 à la tête d’un pays qu’il a géré d’une poigne de fer, vingt ans durant. «Je suis ici pour dire non à Bouteflika, qui ne parle ni ne marche. Un président doit parler à son peuple. Et il ne doit pas faire plus de deux mandats», dit le bambin.

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Comme lui, beaucoup de jeunes Algériens qui n’ont connu d’autres présidents que Bouteflika sont scandalisés. D’où cette marée humaine, composée dans sa majorité de jeunes, dont les premières cohortes ont envahi la placette de la Grande Poste avant la fin de la prière du vendredi et le début de la marche prévu à 14h. A croire que les jeunes Algérois avaient hâte de laisser libre cours à leur exaspération et surtout de se réapproprier la rue, interdite aux manifestations publiques depuis juin 2001, au lendemain de la fameuse marche des Arouchs qui avait vu plus de 3 millions de Kabyles déferler sur la capitale algérienne pour demander justice après l’assassinat de 123 jeunes par les gendarmes.

«Policiers et peuple, des frères»

Comme grisés, des jeunes crient à gorge déployée les habituels mots d’ordre. Une haie de policiers tentait de les empêcher d’avancer vers la place Audin, à un jet d’ici. Peine perdue. Même l’utilisation des gaz lacrymogène n’a pas eu raison de la détermination des jeunes, qui se sont contentés d’entonner le slogan «Policiers et peuple, des frères» et finiront par avoir raison de la digue policière. Une femme d’un certain âge offrait du vinaigre aux manifestants pour pouvoir résister aux gaz.

Avant 14h, la place Audin était déjà noire de monde. Des vieux, des jeunes et même des enfants se sont retrouvés sur cette placette, au cœur d’Alger, pour faire entendre leur voix et signifier leur rejet d’une présidence à vie pour un homme au bout du rouleau Des drapeaux algériens et des pancartes hostiles à Bouteflika sont déployés, des chants patriotiques entonnés. Les visages juvéniles dominent la foule bigarrée. Nouveauté: les manifestants sont venus en famille et en couple.

Une volonté de changement

Venu de la banlieue est d’Alger, de Baraki plus exactement, Abderrahim, un jeune harrag (un migrant clandestin) de 23 ans qui a à son actif deux tentatives infructueuses de rejoindre l’Europe à bord d’une embarcation de fortune, laisse exploser sa colère. «Ces gens-là [le pouvoir] sont la cause de notre malheur. Mon frère aîné, lui aussi harrag, est mort au Maroc, en pleine mer, en tentant de rejoindre l’Espagne. Le peuple n’est pas bien. Nous voulons du changement», fulmine-t-il.

Rayane, une étudiante de 23 ans à l’Université de Bab-Ezzouar, n’en pense pas moins. «On en a marre, on veut du changement. Depuis que je suis née, je n’ai connu que Bouteflika comme président», lance-t-elle, avant de continuer: «Je ne vois pas comment un homme impotent peut gouverner le pays. Il a donné ce qu’il a pu, il est grand temps qu’il laisse la place aux jeunes et non pas à des vieillards de plus de 80 ans!»

Même désir de voir de nouveaux visages à la tête du pays chez Amine, un handicapé de 26 ans, venu manifester sur une chaise roulante. «Je suis venu pour réclamer du changement. On ne veut plus de ce système corrompu», lâche ce grand supporter du MCAlger, le doyen des clubs algériens. Aux environs de 14h, les manifestants ont commencé à marcher du côté de la Grande Poste pour faire jonction avec la foule nombreuse venue de la place du 1er-Mai et revenir, en longeant la rue Saadane, vers la place Audin et remonter le boulevard Mohamed-V.

Des noms d'oiseaux

Le premier ministre, Ahmed Ouyahia – qui avait déclaré jeudi 28 février devant le parlement qu’avec les manifestations l’Algérie risquait de connaître la même situation que la Syrie –, en a eu pour son grade. «Ouyahia tête de mule, l’Algérie ce n’est pas la Syrie» ou encore «Ouyahia voleur», scandaient les manifestants.

Le frère du président, Saïd, a été lui aussi pris à partie par un jeune manifestant qui, d’un immeuble en construction, brandissait une pancarte indiquant «Saïd Bouteflika, tu es le Messi du vol». Libérés de la peur, les Algériens règlent leurs comptes avec leurs dirigeants, qu’ils ont traités de tous les noms d’oiseaux. A peu près sans verser dans la casse ou la violence. Mieux, des jeunes se sont mis à ramasser toutes les bouteilles d’eau jetées par les manifestants. Toutefois, une dizaine de personnes ont été blessées en marge des manifestations, ont constaté des journalistes de l'AFP.

Venue spécialement de Paris pour assister à la marche, Selma, 28 ans, est comme émerveillée par l’engagement de ses concitoyens. «Avec ce que j’ai vu aujourd’hui, je vais rentrer définitivement chez moi», jure-t-elle, en déployant des deux mains une pancarte sur laquelle elle a écrit: «I have a dream». Désormais, elle peut se remettre à rêver et, avec elle, toute la jeunesse algérienne.