◗ L’Histoire est un incomparable terreau pour le roman noir. Une fois respectées certaines contraintes liées aux faits, et à condition d’être mise au service d’un véritable propos, elle offre à l’auteur une matière première inépuisable et une paradoxale liberté. La guerre est une ruse de Frédéric Paulin s’inscrit avec talent dans ce va-et-vient subtil entre documentation, relecture et fiction. L’écrivain français a choisi d’interroger une période particulièrement complexe et douloureuse de l’Histoire récente: la «sale guerre» qui, à partir de 1992 et pendant une décennie, a ravagé l’Algérie et fait, selon les estimations, entre 60 000 et 200 000 victimes, auxquelles s’ajoutent des milliers de disparus et un million de personnes déplacées.

Petit rappel des faits. En 1989, l’adoption d’une nouvelle Constitution et l’apparition de plusieurs partis politiques en Algérie, dont le Front islamique du salut (FIS), semblent annoncer l’ouverture du pays à la démocratie. En décembre 1991, le FIS arrive en tête du premier tour des élections législatives. Sa victoire se profile. Un groupe de généraux surnommés les «Janviéristes» interrompt alors le processus électoral au nom de la laïcité et de la lutte contre l’intégrisme. Le 9 février 1992, l’état d’urgence est proclamé. Arrestations, exécutions sommaires, viols, tortures, enlèvements, attentats, prises d’otages de part et d’autre: le pays sombre dans une effroyable violence.

Aveu fatal

C’est à l’aube de ces horreurs que démarre, sans préambule, le roman de Frédéric Paulin. Il s’ouvre avec la terrifiante révélation d’un militaire algérien. Révolté par ce qu’il voit arriver, il dévoile à un agent français de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) que «les généraux veulent mettre sur pied une action d’infiltration massive des maquis». Comprenez: ils vont commettre des assassinats en les faisant passer pour ceux du FIS ou de l’AIS (Armée islamique du salut) et même transmettre aux islamistes – sans qu’ils en connaissent l’origine – une liste de personnalités de la société civile à éliminer. L’indic, comme du reste son confident, ne survivra pas à cet aveu. L’auteur n’en reparlera d’ailleurs que pour annoncer leur mort. Suspecte.Après cette première révélation – qui va hanter toute notre perception du récit – Frédéric Paulin nous donne rendez-vous avec son personnage principal, le lieutenant français Tedj Benlazar, qui travaille lui aussi pour la DGSE. Homme mystérieux, apparemment intègre, à moitié Algérien par son père, il est rongé par une angoisse dont on ne découvrira l’origine que bien plus tard. Lui aussi soupçonne des rapports pas nets entre militaires et islamistes après avoir assisté à un curieux et terrible interrogatoire à Haouch-Chnou, l’un des principaux lieux où le DRS algérien (le Département de renseignement et de sécurité) fait parler ses suspects. La suite lui donnera raison.

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Tedj Benlazar est aussi l’un des rares observateurs à avoir prévu que la violence traverserait la mer pour toucher la France et Paris. L’auteur de ces attentats s’appelle Khaled Kelkal. Il a grandi près de Lyon et il a réellement existé. Comme d’ailleurs plusieurs personnes évoquées dans le roman, qu’il s’agisse des otages Alain Fressier, Michèle et Jean-Claude Thévenot ou du général de l’armée algérienne, et patron tout-puissant du DRS, Mohamed Lamine Médiène dit «Toufik». Mais n’ayez crainte. Pas besoin d’être un spécialiste de l’histoire algérienne pour arriver à séparer la réalité de la fiction. A la fin de son livre, Frédéric Paulin nous offre une chronologie succincte des événements de cette période ainsi que de brèves biographies des personnages réels qui traversent son histoire.

Essor du djihadisme

Quant au titre de son roman, comme il nous le révèle en épigraphe, il s’agit d’une citation du Coran que Mohamed Merah, l’auteur des tueries de Toulouse et de Montauban en 2012, a adressée à un agent de la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur) lors du siège de son appartement.
Alors oui, pas de doute. Frédéric Paulin, 46 ans, est bien un «auteur politique» comme il le revendique. Après une brève carrière d’enseignant et de journaliste, il a publié depuis 2009 une dizaine de romans noirs et de polars, dont La peste soit des mangeurs de viande et Les cancrelats à coups de machette. Avec La guerre est une ruse, il nous offre le premier volet d’une ambitieuse trilogie romanesque, une vaste fresque géopolitique et historique consacrée à la montée du djihadisme. Après ce très bon départ, on attend donc impatiemment la suite. n

Genre | Roman
Auteur | Frédéric Paulin
Titre | La guerre est une ruse
Editeur | Agullo Noir
Pages | 384