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Emmanuel Macron lors d’un bain de foule à Alger en décembre 2017.

Livres

Algérie: combien de générations?

Trois écrivains reviennent sur leur enfance. Combien d’années un drame intime prend-il pour lâcher son étreinte sur une personne, demandent-ils, comme en écho aux propos carrés d’Emmanuel Macron sur la colonisation

C’était en décembre de l’année dernière, le président français, en visite en Algérie, prenait un bain de foule dans les rues d’Alger. Un jeune homme, depuis le trottoir, lui lance: «Il faut que la France assume son passé colonial.» «Cela fait longtemps qu’elle l’a assumé», lui répond Emmanuel Macron. Avant de poursuivre d’une voix plus forte: «Quel âge avez-vous?» «26 ans», répond le jeune homme. Le chef d’Etat, un brin agacé, se mue alors en coach en développement personnel: «Mais vous n’avez jamais connu la colonisation, qu’est-ce que vous venez m’embrouiller avec ça? Votre génération doit regarder l’avenir!» Et le jeune homme a alors une réponse digne d’un sage dans les contes: «Je n’ai pas connu la colonisation mais mes grands-parents l’ont connue…»

A ce sujet: Algérie: ces enfances qui ne passent pas

Combien d’années un drame intime prend-il pour petit à petit lâcher son étreinte sur une personne? Combien de générations doivent passer pour qu’un trauma collectif, lentement, se dissolve? Peut-il même se dissoudre? Et le faut-il? Dans les contes, plusieurs temporalités peuvent se croiser. Le président affichait l’arrogance du temps court. Le jeune homme lui rappelait la complexité du temps long. Il affirmait surtout, en quelques mots simples, qu’il portait la mémoire de ses aïeux. Et que cette mémoire, intime et collective, le constituait, lui, le jeune homme de 25 ans.

Morceaux de temps

Les livres, ces morceaux de temps, apostrophent sans cesse le présent. On voudrait faire table rase qu’ils reviennent, opiniâtres, avec la régularité des marées. Et la guerre d’Algérie se rappelle ainsi au souvenir des lecteurs francophones. Chaque année, des récits, des romans donnent voix aux souvenirs, aux disparus. Il en faut des pages pour tenter de voir plus clair, pour approcher, à peine, l’épaisseur des événements, des émotions.

Trois auteurs, nés en Algérie (ou au Maroc pour l’un d’entre eux), de parents pieds-noirs, reviennent sur cette enfance au temps de la colonie (lire en page 23). Cinquante ans après en être parti à l’âge de 13 ans, en 1962, Jean-Noël Pancrazi y retourne, dans l’espoir, qu’il sait fou, de renouer avec une terre mais surtout avec les gens. Je voulais leur dire mon amour raconte ce retour. Et l’art de l’écrivain mêle précisément le passé (cette enfance si vive encore) et le présent (l’espoir de l’homme âgé de panser les plaies, de revoir les lieux où il a grandi avec ses parents, ses grands-parents qui ne sont plus là mais dont il porte la mémoire).

Aveuglement collectif

Jean-Louis Comolli est né en 1941 à Philippeville, aujourd’hui Skikda. Dans Une terrasse en Algérie, il essaye de saisir l’aveuglement collectif, le déni de réalité colossal qui régnaient dans la communauté pied-noire dont il faisait partie. Il refait mentalement les trajets, du port vers la maison, de l’école à la maison: il ne croisait jamais d’Algériens, exclus de la ville. Celui qui allait devenir plus tard cinéaste revisite son enfance comme on marche dans un décor de cinéma: «Tout était faux dans la colonie.» Ces écrivains étaient enfants, adolescents dans les années 1960. Pour mieux saisir leur présent, ils relisent ce passé qui ne passe pas. On ne va pas leur demander leur âge.

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