Alice Munro,

au plus près des êtres

Dans les récits de la Canadienne, Prix Nobel 2013, des femmes osent faire un pas de côté, vers la liberté, le plaisir. Le réveil est souvent brutal

Genre: Nouvelles
Qui ? Alice Munro
Titre: Rien que la vie
Trad. de l’anglais par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Chez qui ? L’Olivier, 320 p.

Petits récits, très grande dame. Des histoires lapidaires, des nouvelles fulgurantes, des instantanés d’existences. «Rien que la vie». Rien. Et pourtant tout. C’est à cette tâche que s’est attelée Alice Munro, un éblouissant travail de dentellière qui, l’an dernier, lui a valu le Prix Nobel de littérature, dont les jurés ont salué «une souveraine de la nouvelle contemporaine». Cette forme littéraire que l’on dit mineure, la Canadienne l’a transformée en un genre majeur, de quoi être comparée à Tchekhov dans le monde anglo-saxon. «Si j’ai commencé par écrire des nouvelles, c’est parce que ma vie ne me laissait pas assez de temps pour me lancer dans un roman et, après, je n’ai plus jamais changé de registre», raconte Alice Munro, virtuose de la short story taillée à vif dans des destins saisis en plein vol, au moment du crash, lorsque des vents hostiles vous plaquent au sol pour briser un rêve et vous envoyer cruellement au tapis. Ce sont ces instants de grand malaise que, de livre en livre, l’auteure de Fugitives épingle en l’espace de quelques pages, comme des arrêts sur image où la plume doit capter l’essentiel.

Une fois encore, le nouveau recueil d’Alice Munro – Rien que la vie – met en scène des êtres tourmentés qu’elle observe à la manière d’une entomologiste. En plongeant son scalpel dans leurs blessures intimes, en débusquant leurs secrets et en laissant s’ébrouer le vibrato de leurs émotions avec une subtilité admirable. Comme d’habitude, ce sont surtout des femmes que l’on rencontre dans ces treize nouvelles. On les voit faire un pas de côté, rompre le train-train du quotidien, briser leurs entraves – domestiques, conjugales ou professionnelles – et transgresser les conventions en exauçant des désirs qu’elles croyaient chimériques. Cette liberté, elles la paient cher, très cher. Et sont renvoyées à la case départ, à la case désenchantement, après avoir été trahies ou abandonnées par les hommes qu’elles croisent en chemin, le temps d’une aventure éphémère. L’une dit être «experte de la défaite», une autre «se consume de manque» et toutes les héroïnes de ces histoires pourraient en dire autant. Leur point commun? La perte de quelque chose, la perte d’un enfant ou d’un proche, mais aussi de la mémoire, de la virginité, de l’innocence, de la beauté, des illusions ou des repères – comme dans «Vue sur le lac», où une vieille amnésique finit par s’égarer dans la ville où elle doit passer un examen médical.

Greta est poète, elle écrit des «choses pas très joyeuses» et, lorsqu’elle s’offre enfin un moment de plaisir avec un inconnu dans un wagon couchette, elle est rattrapée par d’affreux démons – ceux de la culpabilité, parce qu’elle ne retrouve pas sa petite fille dans le compartiment où elle l’avait laissée. Vivien est enseignante dans un sanatorium et c’est là qu’elle aura sa première expérience sexuelle avec un médecin qui lui promet de l’épouser, feint de préparer leur mariage et l’abandonne au dernier moment sans donner la moindre explication – «rien ne change jamais dans l’amour», ironise Alice Munro, qui en revient toujours à l’échec, sorte de fatalité existentielle sous sa plume. Leah est ouvreuse de cinéma mais sa religion lui interdit de regarder les films projetés sur l’écran, comme si la porte du rêve lui était à jamais fermée. La vieille narratrice de «Dolly» renoue avec ses instincts de fugueuse après avoir découvert une ancienne liaison de son mari, mais le retour au bercail la renverra à son incurable mélancolie, et à son désir d’en finir avec la vie. Quant à la femme qui se confesse dans «La Gravière», elle porte un fardeau qui l’accable, parce qu’elle se sent coupable de n’avoir pu empêcher la noyade de sa jeune sœur, pendant leur enfance.

Situées entre les années 1930 et 1980, toutes ces nouvelles peignent des existences qui basculent dans d’insondables gouffres lorsque surgit l’irréparable. Avec, toujours, ce sentiment qu’on ne peut corriger le destin, chasser les fantômes embusqués au coin des bois. Mais il y a aussi le poids de la mémoire, les tourments et les maux du passé, dans lesquels il arrive qu’on se complaise lâchement. «Quel que soit le trou que certains êtres ont commencé à creuser quand ils étaient jeunes, ils continuent sans relâche, ils creusent avec entrain», écrit Alice Munro, qui parle également de la tentation de maquiller la réalité en dissimulant nos vérités intimes, pour ne pas les affronter. «Aucun mensonge, dit un de ses personnages, n’est aussi puissant que ceux que nous nous racontons à nous-mêmes pour contenir la nausée qui nous soulève l’estomac et nous dévore vivants.»

Restent, en fin de recueil, ces quatre récits où Alice Munro évoque sa propre enfance, par touches légères – des pages précieuses, parce qu’elle a toujours répugné à se mettre en scène. «Ce sont les premières et les dernières choses que j’aie à dire de ma vie», prévient-elle, avant de dévider la pelote des souvenirs. Ses premières lectures sous le signe de Lewis Carroll. Le spectacle macabre d’un corps dans un cercueil. La chambre qu’elle partageait avec sa petite sœur. Ses phobies nocturnes et les désirs de meurtre qu’elle ne parvenait pas à chasser de son esprit, pendant ses insomnies. La faillite de la modeste entreprise familiale, consacrée à l’élevage des renards argentés. Et, surtout, ses relations si distantes, si conflictuelles, avec une mère «à jamais inaccessible», victime à 45 ans de la maladie de Parkinson.

D’une confidence à l’autre, d’une histoire à l’autre, Alice Munro prouve une fois de plus que rien ne lui échappe de la comédie humaine, pas le moindre tressaillement des cœurs, pas la moindre nuance, pas le moindre murmure ni la moindre inflexion sur la partition émotionnelle qu’elle déchiffre depuis ses premiers livres. Et si, au détour d’une nouvelle, elle prend bien soin de préciser que telle bourgade canadienne possède 1553 habitants, sans arrondir au chiffre inférieur, c’est parce que «chaque âme compte»… Oui, chaque âme compte et cette attention à autrui la définit à merveille.

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Alice Munro

«Rien que la vie», p. 216

«Hyman, population, 1553 habitants. Pourquoi prendre la peine d’inscrire ce 3? Chaque âme compte»