C’est un petit livre que j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres, à la fin de juillet. Sur la première page, un titre: Le Tiret. Pas de nom d’auteur, pas d’éditeur. Au dos du livre, un texte explicatif. L’artiste Aurélien Gamboni s’est lancé dans une enquête en se promenant dans le cimetière des Rois à Genève où repose Alice Rivaz, l’écrivaine qui a si bien parlé de la vie intime des femmes. Il a été frappé par la simplicité de sa tombe, une pierre du Jura, brute, ornée de quelques mots: Alice Rivaz, écrivain, 1901-1998. Il s’est alors souvenu que dans deux nouvelles, Une Marthe (1944) et La Bonne (1986), Alice Rivaz emploie l’image du tiret qui sépare l’année de naissance et l’année de mort sur les tombes. Ce petit trait y représente à chaque fois ce à quoi se résume toute vie.

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Chaleur des discussions

Aurélien Gamboni est allé discuter avec des spécialistes et biographes d’Alice Rivaz comme Valérie Cossy et Françoise Fornerod. Avec Sylviane Dupuis, poète et dramaturge, Erica Deuber Ziegler, historienne de l’art et politicienne, Lucien Pécoud, cousin d’Alice Rivaz. Avec aussi Vincent Du Bois, sculpteur sur pierre. De ces échanges, Aurélien Gamboni a fait un montage qui respecte la chaleur et la spontanéité des discussions. Et de cette mosaïque de souvenirs, de réflexions sur le féminisme d’Alice Rivaz, sur ses perceptions de pionnière (La Paix des ruches est paru cinq ans avant Le Deuxième Sexe), sur son enfance comme fille unique de Paul Golay, figure du socialisme, sur sa vie de secrétaire au BIT dès les années 1930, sur sa vie d’amoureuse qui ne s’est pas mariée, sur sa tombe, sur le tiret, de cette brassée de ressentis naissent une intense poésie, une invitation joyeuse à lire et relire cette femme «qui ne voulait même pas de tombe…».

Pendant dix ans

Le Tiret, mis en pages par Joanna Schaffter et Vincent Sahli et imprimé par Noir sur Noir, accompagne une sculpture qu’Aurélien Gamboni expose en ce moment même à Bex & Arts, la triennale de sculpture en plein air. Parmi la trentaine d’œuvres réunies, on retrouve le tiret mais cette fois en version monumentale, en pierre. «Je l’ai conçu comme un banc d’où l’on pourrait admirer le paysage plutôt que comme une sculpture», explique Aurélien Gamboni au téléphone. Surtout, Bex n’est qu’une étape: «En 2021, le tiret se déplacera à la Villa Bernasconi au Grand-Lancy, à Genève. L’idée serait de trouver un lieu où poser le banc et d’y tenir, une fois par an, pendant dix ans, des rencontres autour de l’œuvre et des thématiques d’Alice Rivaz.» Pour étoffer le tiret, pour qu’il déborde et se déploie, loin à la ronde.