Cinéma

Alice Rohrwacher au pays des merveilles

Grand Prix du jury cannois, «Les Merveilles» distille un charme brut

Alice Rohrwacher au pays des merveilles

Chronique néoréaliste Grand Prix du jury cannois, «Les Merveilles» distille un charme brut

Son prix à Cannes (rien moins que l’accessit de la Palme d’or) avait surpris, personne ne voyant ce «petit film» italien, une coproduction suisse de surcroît, accéder à tel honneur. Il a cependant eu l’avantage de braquer les projecteurs sur le talent bien réel d’Alice Rohrwacher, 33 ans. Et par là sur tout un renouveau du cinéma de la Botte qui passe par une sensibilité plus documentaire. Les Merveilles (Le meraviglie), figure de proue d’un «néo-néoréalisme»?

Comme son premier opus Corpo celeste (2011), le film raconte une préadolescence tiraillée entre vie de famille et attrait du dehors, dans un cadre original. Après la Calabre profonde, la cinéaste s’est cette fois rapprochée de sa propre enfance à la campagne, entre Ombrie et Toscane, un père allemand qui avait quitté la musique pour l’apiculture, une mère italienne et une sœur aînée (l’actrice Alba Rohrwacher). Mais le récit n’est pas strictement autobiographique pour autant.

Famille marginale

Nouveaux venus dans ce pays, Wolfgang et Angelica ont des rapports tendus avec leur voisinage et des soucis d’argent. Marginaux en rupture avec le «système», ils vivent en autarcie avec leurs quatre filles, surtout de leur production de miel. Mais les réglementations européennes menacent ce mode de vie. Cet été-là, la famille accueille aussi contre rémunération Martin, un jeune délinquant placé par les services sociaux. L’aînée Gelsomina le prend plutôt mal et commence à rêver d’une autre vie. Son but immédiat: participer au concours télévisé Le pays des merveilles présenté par la belle Milly Catena…

Le film débute de manière aussi impressionniste que naturaliste, nous laissant deviner, dans ce coin de campagne boueux, la situation tendue de la famille et la place de chacun en son sein. Entre ce père idéaliste et colérique (l’acteur flamand Sam Louwyck, repéré dans Lost Persons Area), une mère pragmatique et effacée (Alba Rohrwacher moins glamour que jamais), une drôle d’amie/tante (la Suissesse Sabine Timoteo, de Cyanure) et ses trois cadettes encore gamines, la jeune Gelsomina (Maria Alexandra Lungu, débutante italo-roumaine) se débrouille de son mieux mais aspire confusément à autre chose.

Savoureuse Monica Bellucci

Sa rencontre avec le monde du spectacle est un choc . Il ne s’agit que d’un tournage de TV locale, et pourtant, la cinéaste parvient à lui conférer une dimension féerique. L’apparition de la star Monica Bellucci en robe pseudo antique et perruque blanche vaut à elle seule le détour! Clou du film, le show lui-même est un improbable concours pour vanter les produits du terroir, dans une grotte sur une île et en costumes étrusques. Autant dire que le clash avec les valeurs parentales est programmé.

Comme les deux films français récemment inspirés par l’affaire Fortin, La Belle Vie de Jean Denizot et Vie sauvage de Cédric Kahn, Les Merveilles montre comment un choix de vie marginal peut devenir pesant pour les enfants qui n’ont pas eu voix au chapitre. Comme eux, il se garde cependant soigneusement de prendre parti, jusqu’à brouiller toute tentative de lecture politique ou sociologique.

Avec sa caméra portée et sa photo granuleuse, la cinéaste obtient une proximité épatante avec ses comédiens, sans sacrifier pour autant un réel sens esthétique. Par contre, un certain déficit d’écriture et une héroïne en retrait peinent à nous happer complètement. Ni fascinant ni dérisoire, Le pays des merveilles dévoile pour finir aussi les limites du film, trop terre-à-terre là où l’exaltation religieuse de Corpo celeste offrait un contrepoint plus fort. Il n’empêche que le dernier plan est de toute beauté, confirmant l’intérêt d’Alice Rohrwacher comme chroniqueuse d’un pays en profonde mutation.

VV Les Merveilles (Le meraviglie), d’Alice Rohrwacher (Italie-Suisse-Allemagne 2014), avec Maria Alexandra Lungu, Sam Louwyck, Alba Rohrwacher, Sabine Timoteo, Agnese Graziani, Monica Bellucci, Andre Hennicke, Luis Huilca Logrono. 1h50.

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