Cinéma

Alice Winocour: «Il y a, dans le cinéma, une peur de ce qui se rattache au féminin»

La réalisatrice française explore dans son troisième long métrage, «Proxima», le tiraillement d’une mère entre son métier et sa fille. Eva Green y incarne une astronaute devant quitter la Terre pour une mission d’une année

Sorti à l’automne 2012, son premier long métrage portait le titre de son personnage central. Augustine documentait la rencontre, dans le Paris de 1873, entre le docteur Charcot et une jeune fille atteinte de ce qu’on appelait alors l’hystérie. Alice Winocour y filmait magnifiquement les corps qui se tordent et se rapprochent. Trois ans plus tard, dans Maryland, la réalisatrice française racontait comment Jessie, l’épouse d’un riche homme d’affaires, allait voir son quotidien vaciller au contact de son agent de sécurité, un vétéran atteint de troubles post-traumatiques.

Primé à Toronto et à San Sebastian, Proxima se concentre aujourd’hui sur une relation mère-fille. Si ce n’est que Sarah n’est pas une mère comme les autres: astronaute, elle doit quitter l’atmosphère terrestre pour une mission d’une année. Mais le troisième long métrage d’Alice Winocour est évidemment moins un film traitant de la conquête spatiale qu’une œuvre sur la condition de la femme.

«Le Temps»: Il y a eu Augustine, incarnée par Soko, puis Jessie, jouée par Diane Kruger. Dans «Proxima», c’est Eva Green qui est le pivot central du récit. Est-ce que vous élaborez toujours vos scénarios en partant d’un personnage féminin fort?

Alice Winocour: Dans Maryland, l’idée première était de regarder un homme comme un objet de désir. Je voulais inverser le regard, la manière dont les hommes regardent les femmes depuis très longtemps. Pour Augustine, alors qu’on m’avait dit que cette histoire pouvait uniquement être racontée du point de vue de l’homme, j’ai cherché au contraire à m’intéresser à cette patiente enfermée dans un corps qu’elle ne maîtrisait plus. Forcément, le rapport du masculin au féminin est quelque chose qui m’interpelle, d’autant plus que j’ai l’impression qu’il y a souvent, dans le cinéma, une peur de ce qui se rattache au féminin. Avec Proxima, j’ai eu envie d’explorer les difficultés auxquelles une femme astronaute est confrontée, avec à la fois des obstacles extérieurs – elle a du mal à se faire accepter par une équipe d’hommes – et intérieurs, qui sont liés à la construction sociale d’un modèle de mère parfaite à laquelle il faudrait ressembler.

Vos trois films ont ainsi d’évidents liens thématiques…

Ce qui les lie, c’est un rapport particulier au corps, à quelque chose de physique. C’est flagrant lorsque le personnage de Sarah parle de ses règles. Je trouvais intéressant de rompre le silence fait autour des questions auxquelles les femmes sont confrontées au quotidien. Elles ont par exemple intégré l’idée que même si les règles sont quelque chose qui revient tous les mois, il est mieux de ne pas en parler. Or, dans le monde de l’espace, il y a beaucoup de femmes, notamment des Américaines, qui se sont battues pour garder leurs règles, mais aussi leurs cheveux longs, même si, avec l’apesanteur, ce n’est pas simple. Je trouve émouvantes ces femmes qui se sont battues pour rester des femmes dans l’espace.

Même si ce n’est pas le thème central de «Proxima», avez-vous une fascination pour la conquête de l’espace?

Je travaille toujours de la même manière: un monde m’attire sans que je sache véritablement pourquoi, et après, en cours de route, je me rends compte que ce qui m’a amenée à ce monde est quelque chose de très intime. Mais quand je commence le film, je n’en ai aucune conscience. J’ai l’impression que s’il y a des gens qui sont dans un rapport autobiographique à la création, j’ai de mon côté besoin de passer par ce détour. Plus je parle de choses intimes, plus j’ai besoin que l’histoire se situe dans un monde lointain – Augustine, c’était carrément dans un autre siècle. Et là, c’est l’espace, même si je parle d’un rapport mère-fille, d’une relation complexe que je voulais traiter comme une histoire d’amour, avec au centre l’idée de séparation.

Sarah va devoir se séparer de sa fille pour, littéralement, quitter la surface de la Terre. Vous qui êtes mère, quand vous partez sur un tournage, vous vous retrouvez de même dans un autre monde, loin de la réalité…

Je voulais m’adresser de manière métaphorique à toutes les femmes. Car ce déchirement d’une mère entre son enfant et son travail est le même partout. Mais c’est vrai qu’en tant que réalisatrice, j’ai vu des similitudes entre le monde de l’espace et celui du cinéma. Comme on tournait en conditions réelles, dans de vrais centres spatiaux, on était entouré des équipes d’astrophysiciens et d’astronautes, et on s’observait mutuellement. Et il y a des points communs, comme le fait de ne pas avoir les pieds sur terre, d’avoir une mission, de se projeter dans un ailleurs.

Le fait de tourner à Cologne dans le centre d’entraînement de l’Agence spatiale européenne, près de Moscou dans la ville fermée de Star City et sur le site du Cosmodrome de Baïkonour, plutôt que d’être dans un studio coupé du monde réel a-t-il finalement eu une influence sur le scénario?

Ces lieux sont chargés émotionnellement, il y a quelque chose de sacré. Le pas de tir de Baïkonour est le seul endroit sur toute la planète d’où on peut partir dans l’espace. Tous ces endroits sont hantés par les anciennes missions, on y trouve des débris spatiaux, d’anciennes navettes. C’étaient des lieux fascinants à filmer. L’écriture du film a dû se faire de manière concomitante aux demandes d’autorisation, de même que j’ai effectué beaucoup de repérages en amont. L’astronaute Thomas Pesquet a même entraîné Eva Green. Des formateurs russes l’ont également coachée, mais eux, ils s’en fichaient qu’elle soit Eva Green; ils voulaient juste en faire la meilleure astronaute possible.

Sur «Maryland»: La Bête armée et la Belle traquée

Revendiquez-vous l’évidente dimension féministe du film?

Elle est liée à la mise en lumière d’une histoire qui n’avait jamais été racontée. Ou plutôt, comme pour Augustine, qui avait été racontée du seul point de vue des hommes. Car si les hommes peuvent aussi ressentir de la culpabilité à l’idée de laisser leurs enfants, j’ai quand même l’impression qu’il y a une charge plus importante qui s’exerce sur les femmes. En Allemagne, on appelle encore les mères qui travaillent les «femmes corbeaux», car elles poussent les enfants hors du nid… C’est quand même extrêmement violent! Il y a trop de femmes, encore aujourd’hui, qui se sentent sommées de choisir entre la carrière dont elles rêvent et leur désir de maternité.


Evoquer l’infiniment grand pour parler de l’infiniment petit

A l’heure du bain, Sarah partage un moment de tendresse avec Stella, 8 ans. Elle vient de rentrer du travail et chérit ces petits bonheurs quotidiens. Car elle n’exerce pas un métier commun. Elle est astronaute et va au-devant d’une mission d’une année dans l’espace. Elle sera accompagnée d’un collègue américain et d’un cosmonaute russe qui enregistre avant de partir le bruit du vent dans les arbres ou de l’eau, car là-haut, c’est ce qui lui manquera le plus. Sarah, elle, ne sait pas comment elle va gérer la séparation avec Stella.

Proxima évoque la conquête de l’espace, cette utopie consistant à aller toujours plus haut, toujours plus loin, cette quête d’un ailleurs où il y aurait des signes de vie. Mais c’est surtout un film qui parle avec une belle économie de moyens, avec justesse, sans inutiles effusions, des liens indéfectibles qui unissent une mère à sa fille. A la fin du film, des photos de femmes astronautes viennent rappeler que dans la vraie vie, des Sarah ont existé. On ne les connaît pas, ou pas assez. Alors oui, Proxima a une indéniable dimension féministe. Mais il s’agit avant tout d’une œuvre profondément humaine, qui raconte comment Stella va devoir se reconnecter avec son père tandis que Sarah va devoir accepter qu’être astronaute ne fait pas d’elle une mauvaise mère.

Alice Winocour dit avoir trouvé son inspiration non pas dans Interstellar ou Gravity, mais dans des drames comme Paris, Texas, Yi Yi ou Mia madre. Elle partage en effet avec Wenders, Yang et Moretti une volonté de filmer à hauteur d’hommes et de femmes, de ne pas masquer l’universalité de son propos derrière une mise en scène ostentatoire. Proxima n’est pas un beau film de femmes, expression tendance et réductrice. Proxima est un beau film, tout simplement.

Proxima, d’Alice Winocour (France, Allemagne, 2019), avec Eva Green, Zélie Boulant-Lemesle, Matt Dillon, Aleksey Fateev, Lars Eidinger, Sandra Hüller, 1h46.

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