Le choc éprouvé en 1979 à la sortie d’Alien ne s’est jamais résorbé. Habitué aux astronefs rutilants, le spectateur se retrouvait au large de Zeta 2 Reticuli dans un appareil rouillé en compagnie des prolos de l’espace. Et puis, il y avait la créature. Rompant avec une tradition de Martiens tentaculaires, elle était noire, fuselée, acérée, rapide et dangereuse… Ce petit film de science-fiction réalisé par un quasi-débutant, Ridley Scott n’ayant que Les Duellistes à son actif, est devenu plus qu’une référence, un mythe. Décliné en films, en jeux vidéo, en bandes dessinées, l’extraterrestre à double mâchoire est une icône de la culture contemporaine qu’il s’agit de cultiver. Et de rentabiliser.

Rappelé sous les drapeaux, Ridley Scott a relancé la franchise. Le réalisateur britannique s’étonne que personne ne se soit posé la question «Qui sont les aliens, qui les a créés et pourquoi?» Il a réalisé Prometheus pour indiquer «qui les a faits et d’où ils viennent». Or la question de l’origine des aliens est sans intérêt. Le spectateur admet leur présence comme celles des piranhas dans un rio amazonien.

A propos de Prometheus: Au commencement était l’Alien

Prometheus réactive sans entrain les vieilles théories d’Erich von Däniken selon lesquelles la vie sur terre aurait été créée par les extraterrestres, en l’occurrence les Ingénieurs, de colossaux athlètes glabres. Ils seraient des dieux et l’alien une arme biologique. Ces semblants de réponses à des questions que nul ne se posait amoindrissent les mystères constitutifs de la terreur qu’inspire le xénomorphe ténébreux.

La poule et l’œuf

Prolongeant la réflexion, Alien: Covenant s’ouvre avec une scène antérieure à l’action du film précédent: la naissance de David (Michael Fassbender), l’androïde du Prometheus. L’homme artificiel accède à la conscience entre le David de Michel-Ange et la Nativité de Piero della Francesca. Il joue d’emblée aux devinettes de la poule et de l’œuf avec son créateur, Peter Weyland.

Après ce prologue métaphysique et théologique, place à l’action. Une onde de choc ionique percute le Covenant. L’ordinateur de bord (Mother, comme dans Alien) demande à l’androïde Walter (Michael Fassbender) de réveiller les quatorze membres d’équipage pour réparer les dégâts. Un message en provenance d’une proche planète les détourne du but de leur voyage. Ils atterrissent dans un paysage sombre et grandiose (filmé dans le sud de la Nouvelle-Zélande). Mais «pas d’oiseaux, pas d’animaux, rien»… Les ennuis ne tardent pas à arriver. Les aliens attaquent, le feu détruit la navette. Les explorateurs sont sauvés par une silhouette de Jedi. Sous la capuche, on découvre David – il ressemblait à Lawrence d’Arabie, il s’est fait la tête d’Iggy Pop. Ivre d’un rêve démiurgique, il vit au cœur d’une nécropole jonchée de cadavres d’Ingénieurs charcutés par les aliens. Que s’est-il passé?

S'agissant du monstre: «Une créature biologiquement parfaite»

L’altérité suprême

Par le truchement de David, Ridley Scott disserte sentencieusement sur les liens conflictuels du créateur et de la créature, sur le dessein divin et la tentation prométhéenne. Il s’égare. Prometheus et Covenant ressemblent moins aux maillons d’un récit qu’à des variations sur des motifs imposés: complexe militaro-industriel, robots félons, femmes héroïques (Katherine Waterston, coiffée comme un champignon), mutations effroyables… Dans Covenant, qui n’économise pas l’hémoglobine, les aliens s’arrachent du corps de leurs hôtes en brisant la colonne vertébrale plutôt que le péritoine. Au cours d’une séquence hitchcockienne de douche érotique, un gros dard noir se glisse entre les partenaires. Un flash-back montre le vaisseau incurvé des Ingénieurs en vol d’approche: il ressemble à un fer à cheval, il n’a plus l’étrangeté inquiétante de l’épave biseautée découverte au commencement de la saga.

Le choc initial était lié à l’aspect de la créature. Imaginé par H. R. Giger, le xénomorphe originel se ressentait de la biomécanique anxiogène de l’artiste zurichois. Reconduisant de manière futuriste l’iconographie dracologique, l’alien incarnait l’altérité suprême. Au terme d’innombrables mutations déclinant le tranchant et le gluant, il a perdu son identité. Son nouvel avatar est blanchâtre, face de lune prolongée d’un occiput en pointe. David le traite comme un cheval qu’on peut subjuguer en lui soufflant dans les naseaux. Plus personne ne crie de peur…

Combat fratricide

Ridley Scott se vante d’avoir été conseillé par ses amis de la NASA, rencontrés à l’occasion du formidable Seul sur Mars. Le comportement irresponsable des explorateurs dément cependant toute maîtrise scientifique. Qui débarquerait sur une planète inconnue sans filtre respiratoire? Qui irait toucher des champignons extraterrestres pleins de spores? Par ailleurs, la prolifération des personnages, tous promis à une destinée brève, empêche tout développement. On aurait aimé voir la foi chrétienne du capitaine Orcam soumise à l’épreuve des démons à double mâchoire.

Le pire ennemi de l’homme n’est peut-être pas l’alien, mais le robot, rejeton de Weyland Industries. Enfant mal-aimé par son fabricant, David est du genre à arracher les ailes des mouches et pire. Issu d’une nouvelle génération, Walter a plus d’empathie; peut-être est-il amoureux. Les querelles idéologiques des deux synthétiques, leurs dilemmes, leur combat fratricide constituent les sommets d’un film impressionnant, car Ridley Scott est un fameux styliste, mais desservi par un scénario incohérent.

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Alien: Covenant, de Ridley Scott (Etats-Unis, 2017), avec Michael Fassbender, Katherine Waterston, Billy Crudup, Danny McBride, Demian Bichir, 2h02.