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«Alien», film des paniques de mâles en déclin

Le Festival international du film fantastique de Neuchâtel célèbre vendredi les 40 ans du film de Ridley Scott avec sa projection en 4K et un documentaire inédit du Suisse Alexandre O. Philippe. Son analyse de la peur dans l’espace, en 1979

Quarante ans que l’on crie dans l’espace, et que personne ne peut écouter. Cette année marque l’anniversaire d’Alien, le film de Ridley Scott sorti en mai 1979 aux Etats-Unis, quelques mois plus tard en Europe. Vendredi soir sur son open air, le Festival international du film fantastique de Neuchâtel rend hommage au huis clos spatial avec sa projection en version restaurée en 4K et, comme apéritif, le film d’Alexandre O. Philippe Memory: the Origins of Alien, histoire de la naissance du film détaillée durant 95 minutes.

Suisse installé à Los Angeles depuis vingt-cinq ans, le cinéaste se spécialise dans les documentaires («les essais», préfère-t-il) sur le cinéma. Il a récemment réalisé 78/52, une lecture remarquée de la scène de la douche de Psychose. Son prochain retour sur images sera consacré à L’Exorciste, avec William Friedkin.

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Trois hommes pour un griffon

Il précise d’emblée s’être concentré sur le premier opus: «J’aime beaucoup Aliens, le deuxième chapitre, mais je tenais à rester sur la genèse du film et de l’univers.» Alien fut d’abord «le résultat d’une symbiose entre trois hommes», raconte-t-il. Le maladif scénariste Dan O’Bannon, souffrant d’une tare génitale du système digestif, «qui a mis toutes ses peurs, ses hantises, ses influences aussi, dans son premier scénario de 30 pages».

Ensuite, le plasticien suisse H. R. Giger, que O’Bannon rencontre au cours du projet, avorté, d’adaptation de Dune par Alejandro Jodorowsky. Et bien sûr, l’Anglais Ridley Scott, qui canalise les talents «et qui a défendu Giger jusqu’au bout contre Fox, qui n’en voulait pas. L’esthétique de Giger apporte une transe, une sorte de somnambulisme qui fait la force du film.»

Celui-ci a d’ailleurs représenté un coup fomenté dans l’ombre de la part de ses créateurs, décrit le spécialiste: «La Fox, qui voulait quelque chose de spatial après Star Wars, ne se rendait pas compte de ce qui se préparait.» Les trois artistes «écrivent en résonance avec certaines angoisses» pour, au final, «créer un mythe».

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Un succès inattendu

Alexandre O. Philippe souligne le triomphe inattendu du film. «A observer cette époque, il n’aurait pas dû être un succès.» Après le western cosmique de George Lucas, cette histoire de maison hantée dans l’espace, comme la résumait Ridley Scott, aurait dû être boudée. L’expert relève que trois ans plus tard, le public snobera l’horreur antarctique The Thing de John Carpenter – «le film le proche d’Alien qui soit» – pour E.T. et sa bicyclette.


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Mais en ce crépuscule des années 1970, il y a une place pour ce pessimisme sidéral, «un besoin inconscient». «Comme Psychose achevait les années 1950, Alien exprime des peurs de son moment, par exemple celle du viol, transposée aux hommes. Il illustre des paniques masculines.» Le cinéaste fait état d’une anecdote méconnue. Pendant les premières projections, des spectateurs, uniquement des hommes, ont quitté la salle pour se rendre aux toilettes où la file d’attente s’allongeait. Ils ont confié s’être sentis mal, avoir ressenti l’effet d’un étau aux entrailles – un peu comme la peur de l’eau d’après Les Dents de la mer.

En ces temps post-#MeToo, Alexandre O. Philippe s’appuie sur cette gêne du public masculin de 1979 pour pousser son analyse plus loin: «Alien est un film extrêmement important parce qu’il raconte un moment majeur, la remise en cause d’une culture patriarcale. Il y avait alors un malaise qui devait sortir.» Comme le monstre.


«Alien», précédé par «Memory: The Origins of Alien». NIFFF, vendredi 12 juillet, open air, dès 22h15.

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