Aline Gampert, belle héritière

Théâtre La comédienne succède à sa mère, Anne Vaucher, à la tête du Crève-Cœur, à Genève

Hier, elle a présenté sa saison avec un cap clair sur la création

«Pendant longtemps, j’ai tout fait pour m’éloigner du Crève-Cœur.» Cette phrase surprend dans la bouche de la jeune femme qui, depuis janvier dernier, orchestre le quotidien de ce petit théâtre de Cologny, situé sur les hauts de Genève, là où la vue sur la Rade est si belle. Propos surprenants, mais légitimes quand on est du domaine. Car, comme son nom l’indique, Aline Gampert est la fille d’Anne Vaucher et de Bénédict Gampert qui, en 1990, ont relancé ce lieu attachant créé en 1959 par Raymonde Gampert, la grand-mère et pionnière. Histoire de clan, donc, cette scène née dans un pressoir de la maison familiale et qui a conservé sa grosse vis centrale en hommage à cette ancienne fonction.

Hier, la comédienne de 35 ans a présenté sa première saison. Un grand moment dans la vie d’une directrice, d’autant que la jeune femme a décidé d’aller chercher les artistes qu’elle présente. Il y en a quatre, plus ou moins aguerris: Camille Giacobino et Julien George sont des metteurs en scène confirmés. Vincent Babel n’a signé qu’un spectacle et Mariama Sylla fait ses tout premiers pas. «On m’a donné la chance de débuter, j’ai souhaité partager cette opportunité avec d’autres», explique Aline Gampert, de sa voix singulière. Attablée devant une limonade, un jour de bise genevoise, la jeune femme réfléchit et ajoute: «S’il y a bien une chose que je redoute en tant que directrice, c’est de devoir dire non aux projets qu’on me soumet. En sollicitant spontanément des metteurs en scène, j’évitais cette difficulté.» Elle sourit, la tête penchée, avant d’exploser de son rire franc.

Il y a un peu de maladresse chez Aline Gampert. Celle, mystérieuse et poétique, qu’on appréciait tellement chez Bénédict, son père, disparu il y a sept ans. Un rapport direct, sensoriel aux éléments. Et une grande humanité. «Pour la mémoire de mon père, je serais capable de déplacer des montagnes. Quand je pense à lui, plus rien ne m’arrête. Il est pour beaucoup dans ma décision de prendre les rênes de ce lieu familial.» Du courage, la jeune directrice en a déjà eu besoin lorsque, l’été dernier, elle a demandé à la commune de Cologny un doublement de la subvention, qui s’élevait à 200 000 francs. «Mes parents ont toujours fonctionné bénévolement, gérant le théâtre en plus de l’enseignement qu’ils délivraient au Conservatoire populaire. Comme je suis perfectionniste, j’ai décidé d’arrêter de jouer pendant un à deux ans et de renforcer l’équipe professionnelle. Voilà pourquoi j’ai demandé un doublement de la subvention à la commune, tout en trouvant déjà 100 000 francs de mon côté grâce à Jean Murith, le propriétaire des Pompes Funèbres, qui est un fervent soutien du lieu.»

Pour le moment, la commune n’a pas doublé la mise, mais Aline Gampert a bon espoir. «Aujour­d’hui, je sens que c’est juste que je sois là. J’ai longtemps fui ce théâtre par peur de m’enfermer dans le cocon familial. Il y a deux ans, j’ai même suivi une formation de coach sportif pour élargir mon champ d’activité. Et puis, grâce à Jean Murith, qui veille vraiment sur cette scène comme un ange gardien, j’ai compris que j’avais un rôle à jouer dans ce lieu.» Un rôle dont elle doit négocier la transition avec Anne Vaucher, sa maman et ancienne directrice pendant près de vingt-cinq ans. Une femme de caractère, belle, grande et autoritaire, qui continue à vivre dans la maison familiale.

Comment se gère cette transition? «Avec beaucoup d’amour. On prend des gants, on dialogue. Pour Anne, c’est dur de lâcher, même si elle est très fière que je relève le défi, et pour moi, c’est dur de supporter la pression.» Heureusement, la jeune femme court pour évacuer. 10 à 15 kilomètres par jour depuis quinze ans. «J’adore. L’intérêt de la course se situe bien au-delà de l’effort, c’est une mystique. L’équilibrage des forces, la relation à la nature, le rapport à soi.» C’est peut-être en courant que la directrice a imaginé sa saison. «En tout cas, j’ai très peu hésité sur les artistes. Ils se sont imposés en une nuit et, comme par miracle, ils étaient tous disponibles aux dates que je proposais. Quant aux textes à l’affiche, j’ai veillé à un métissage entre légèreté et gravité.»

Julien George ouvrira les feux, festifs, de la saison. Après une Puce à l’oreille réglée au souffle près qui a brillé partout en Suisse romande, le Genevois poursuit sur sa lancée «feydaldienne» avec Léonie est en avance, ou comment un accouchement tourne en catastrophe familiale (16 sept. – 19 oct.). Habituée aux univers sensibles et parfois surréalistes, Camille Giacobino créera ensuite Héloïse, pièce de Marcel Aymé dans laquelle un homme devient une femme durant la nuit devant les yeux ­perplexes de son épouse. Pietro Musillo et Barbara Tobola composeront ce couple chahuté (11 nov. – 14 déc.). Et les nouveaux venus à la mise en scène? Vincent Babel, excellent comédien, s’attaquera à du puissant. En février, il montera Assoiffés de Wajdi Mouawad, un auteur qui visite les plaies de l’histoire via une parole en quête de libération (17 fév. – 22 mars). Enfin, la très sensible Mariama Sylla dirigera Hélène Hudovernik et Vincent Babel dans Jean et Béatrice, de Carole Fréchette. L’histoire d’une femme qui attend l’homme qui la délivrera de la solitude (21 avril – 24 mai). Aline Gampert n’attend pas. Elle a déjà trouvé son prince charmant, un photographe, qui la soutient dans sa nouvelle vie, le cœur battant.

Le Crève-Cœur, Cologny, Genève, 022 786 86 00, www.theatreducrevecoeur.ch

«Pour la mémoire de mon père, Bénédict Gampert, je serais capable de déplacer des montagnes»