Cinéma

«Alita - Battle Angel»: une midinette dans un gant de fer

Le réalisateur d’«El Mariachi» adapte un fameux manga dans lequel une petite cyborg aux yeux de biche met la pâtée à de monstrueux robots tueurs

Au XXVIe siècle, la planète Terre est comme de bien entendu ravagée. Sur le plancher des vaches, ce vaste dépotoir, grouille une foule de gueux, d’estropiés et de crapules. Dans le ciel, plane Zalem, la cité de l’élite. Parmi les déchets qu’elle déverse, le Dr Dyson Ido (Christoph Waltz) trouve le buste et la tête d’un cyborg de sexe féminin. Décelant un souffle de vie dans ce débris, il le ramène chez lui et le rafistole. Bientôt Alita, c’est le nom qu’il donne à cette fille adoptive tombée du ciel, ouvre ses grands yeux.

L’adolescente de chair et de métal a tout oublié de son passé. Il lui revient lorsqu’elle doit affronter le chasseur de primes Grewishka, un robot genre moissonneuse-batteuse-tronçonneuse carburant à la haine pure. La frêle Alita rétame le monstre, car elle est une warrior rompue au Panzer Kunst, un art martial. Eût-elle été marchande des quatre saisons, le film n’aurait pas eu de raison d’être.

Titans d’acier

Alita - Battle Angel est tiré de Gunnm, un manga de Yukito Kishiro, réputé pour sa violence et son pessimisme. Robert Rodriguez, un cinéaste qui aime l’action et que ça saigne (El Mariachi, Machete), la bande dessinée (Sin City) et les enfantillages (Spy Kids), disposait d’un budget de 200 millions de dollars pour tourner cette adaptation. Echaudé par le dernier film post-cataclysmique, l’effroyable Mortal Engines, on pouvait craindre le pire. Il est évité de justesse.

Rehaussé par une 3D contrastée et bien maîtrisée, le film abonde en images spectaculaires et n’engendre pas l’ennui. Evidemment, les dystopies futures forment un territoire dûment balisé. Alita a une cité céleste comme dans L’Incal de Jodorowsky-Moebius ou Elysium de Neill Blomkamp, une joute sportive hyper-violente, le Motorball, rappelant le bon vieux Rollerball de Norman Jewison, les tas de déchets de Wall-E et des créatures pensantes artificielles popularisées par l’indépassable Blade Runner.

Nombreuses ambiguïtés

Les cyborgs de Rodriguez n’inspirent pas de vertiges métaphysiques, mais questionnent le bon sens. Pourquoi conserver de délicats visages de chair et un fragile cerveau humain au sommet d’un amoncellement de vérins hydrauliques, de câbles d’acier et de marteaux-compresseurs? Pourquoi la plus redoutable des combattantes, capable de démantibuler un Transformer en trois mouvements de kung-fu, est-elle dans la catégorie poids plume?

L’héroïne n’est pas la jolie fleur dans une peau de vache de la chanson, mais une terminatrice dans une peau de midinette. Elle concentre nombre d’ambiguïtés, cette brindille qui tatane les titans d’acier mais serre une peluche Yok-Yok contre son cœur. Rosa Salazar incarne Alita. Passée à la moulinette numérique, cette actrice américaine d’ascendance hispanique, 35 ans, perd ses joues. Elle devient complètement kawaii avec des yeux immenses aux prunelles extra-larges. Son corps est celui d’une fillette prépubère; après remplacement, la poitrine lui vient, ainsi qu’une forme de pudeur l’incitant à enfiler un t-shirt.

La figure d’Alita reconduit les affres des amours mixtes éprouvées jadis par le blade runner Deckard et Rachel la répliquante. Au lieu de la vertigineuse «haleine du vide» qu’évoque Philip K. Dick, Alita dit à Hugo, le «Tout-Viande» qu’elle aime: «Je te donne mon cœur.» Et joignant le geste à la parole, elle sort de sa poitrine une mécanique horlogère de précision reliée à deux fils (bleu veineux et rouge artériel) dans un geste conjuguant le tragique de la condition humaine et une totale nunucherie.


Alita - Battle Angel, de Robert Rodriguez (Canada, Argentine, Etats-Unis, 2019), avec Rosa Salazar, Christoph Waltz, Jennifer Connelly, Mahershala Ali, 2h02.

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