Bande dessinée

Alix et les mystères de l’Helvétie

Dans sa dernière aventure, Alix, le protégé de César, sillonne la Suisse du sud au nord. Deux Genevois participent à cette expédition mouvementée, un archéologue et un dessinateur. Le Musée d’Avenches expose planches et dessins pour plusieurs mois

Alix, le jeune Gallo-Romain héros de bande dessinée, envoyé comme ambassadeur auprès des tribus helvètes par Jules César, se révèle être un guide exceptionnel pour parcourir la Suisse antique, tant par la fiction que par le documentaire. Sa trente-huitième aventure l’amène dans une Helvétie au tournant de sa romanisation. Il va être amené à faire une tournée mouvementée des oppidums celtes du Plateau suisse, afin de sceller des alliances en vue de l’établissement de premières colonies d’anciens légionnaires, notamment sur les bords du Léman.

La bande dessinée, Les Helvètes, est accompagnée d’un autre album, documentaire et didactique, mêlant texte, dessin et photo: L’Helvétie est le quarantième des Voyages d’Alix, une série lancée par Jacques Martin qui évoque des régions, des villes, des peuples, leurs us et coutumes. Son texte et sa conception ont été confiés à un archéologue genevois, Christophe Goumand, spécialiste de l’époque romaine, collaborateur notamment du Musée romain de Nyon et directeur du Festival du film d’archéologie.

Scénario posthume

Le projet remonte à loin. Dans les années 1990, Goumand reçoit un téléphone de Jacques Martin, comme il le faisait parfois, pour lui dire qu’il planchait sur une histoire se déroulant en Suisse et qu’il avait besoin de noms d’Helvètes… Il lui propose ensuite de collaborer à deux Voyages d’Alix sur l’Helvétie et un troisième volume sur Rome. Il accepte, mais faute de dessinateur disponible (Martin, en raison d’une maladie des yeux, n’est plus en mesure de dessiner), le projet reste en attente.

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On sait que Martin, intarissable créateur d’histoires, avait toujours en tête des dizaines de scénarios élaborés qu’il détaillait, oralement, avec volubilité, avant qu’on les découvre en albums, souvent des années plus tard… C’est le cas avec l’aventure des Helvètes, pour laquelle, c’est une exception, ses enfants ont retrouvé après sa mort une esquisse de scénario, sur lequel se base Les Helvètes.

«Mais cette idée m’est toujours restée dans la tête, se souvient l’archéologue, et en 2013, après le décès de Jacques Martin, nous avons relancé le projet avec ses deux enfants, Frédérique et Bruno. Hélas, le dessinateur pressenti, Frédéric Toublanc, est appelé sur une autre BD, Tanguy et Laverdure. Il faudra attendre jusqu’à aujourd’hui.»

A la pointe des connaissances historiques

Le résultat est impressionnant. Tout en restant très accessible et populaire, ce survol de la Suisse protohistorique, celte et romaine est le fruit d’un vrai travail scientifique, intégrant les états historiques les plus récents malgré les lacunes des connaissances et des vestiges de l’époque. «Il reste très peu de traces jusqu’à l’époque d’Auguste, souligne Goumand, même s’il y a des indices d’organisation sociale à travers des vestiges funéraires notamment, mais de quelle façon les Romains ont-ils pris le pouvoir, comment se sont-ils appuyés sur l’aristocratie helvète présente sur place? On peut se permettre d’imaginer des contacts étroits avec Rome et surtout la Narbonnaise déjà romanisée, mais sans certitudes.»

Parmi ces rares découvertes, on peut citer des piquets taillés retrouvés depuis la fonte des glaciers, plantés pour baliser les voies romaines sur les cols enneigés, objet d’un dessin frigorifiant dans l’album. Ou telle barque latine gravée en offrande, découverte récemment à Nyon, dont l’étude scientifique n’est pas encore publiée mais qui figure déjà dans l’album.

Au final, une synthèse de nos connaissances sur cette époque charnière, qui tient compte des dernières découvertes et représente une belle première, puisque aucun livre destiné au grand public sur cette période de la Suisse romaine n’existait jusqu’alors.

Au dessin, la plus grande partie a été réalisée par Marco Venanzi, secondé par Frédéric Toublanc et par le Genevois Exem. Celui-ci a réalisé une vue spectaculaire de la muraille du camp fortifié de Vindonissa (Windisch, en Argovie), au confluent de l’Aar et de la Limmat, et à quelques kilomètres du Rhin. La méticulosité et la passion du dessinateur genevois ont emballé Christophe Goumand: «C’est un véritable dessin de référence de ce site!»

Flash-back sur l’exode des Helvètes

La bande dessinée de Marc Jailloux et Mathieu Bréda est une bonne surprise, après les hauts et les bas de certains épisodes précédents d’Alix, et on y sent la volonté d’un retour aux sources vers l’âge d’or martinien. Il faut dire que Jailloux en est à sa cinquième aventure d’Alix, et qu’il a su s’approprier ses mécanismes.

«Malgré quelques anachronismes sans grande importance, j’apprécie beaucoup cet album, qui est très proche de ce qu’on peut supposer aujourd’hui de la réalité de cette époque, note Goumand. Et le dessin de Jailloux est excellent, il restitue bien l’esprit de Martin, dans Les Légions perdues notamment.»

Comme cela s’était progressivement imposé dans l’œuvre de Martin, la présence de femmes fortes s’impose: la Celte romanisée Audiana, fille du chef des Eduens Diviciacos, et surtout sa tante Senaca, veuve du chef Dumnorix et farouche opposante à la romanisation. Si les deux chefs sont historiquement avérés, les deux personnages féminins sont fictifs. Mais plausibles: «A l’époque précédente, la civilisation de Hallstatt, on connaît des princesses celtes qui avaient un pouvoir important. Et l’opposition de certaines tribus à l’avancée des Romains est tout à fait probable.»

La difficulté narrative de ce récit, c’est que l’événement le plus spectaculaire et le plus connu de l’époque auquel s’intéressait Jacques Martin, l’exode volontaire de toute la population helvète en 58 avant J.-C., à la recherche de terres moins rudes, est bien antérieur aux péripéties que vit Alix dans sa dernière aventure. Quelque 350 000 Helvètes s’étaient mis en marche après avoir brûlé villes et villages. Ils avaient été stoppés par Jules César à Genève, puis à la bataille de Bibracte, et les survivants renvoyés chez eux. Pour mieux intégrer leur récit dans la grande Histoire et cette migration inouïe, le scénariste Bréda et le dessinateur Jailloux illustrent par des flash-back cet épisode mémorable et d’autres, comme la déroute romaine à Octodure (Martigny).

Exposition à Avenches

En ouverture de rideau avant la sortie des deux livres fin novembre, le Musée romain d’Avenches présente une exposition temporaire sur Alix en Helvétie, réunissant une partie des planches originales de Marc Jailloux pour la bande dessinée, ainsi que de nombreux dessins spectaculaires du Voyage d’Alix, crayonnés et versions encrées définitives, avec un focus sur les travaux préparatoires d’Exem. Ces grands dessins font les délices des responsables du musée, qui visualisent de manière plus vivante ce qu’ils connaissent si bien sur le terrain. Cette présentation coïncide avec l’ouverture d’une nouvelle salle de l’exposition permanente, remarquable, après trois ans de délicates rénovations dans les espaces restreints et contraignants de la tour médiévale qui abrite le musée.

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A la fin des Helvètes, Volentus, le vétéran romain qui menait la caravane d’Alix, s’installe sur un coteau boisé des bords du Léman, à l’écart de ses anciens compagnons d’armes qui viennent de fonder la colonie de Noviodunum (Nyon). Il donne à sa fillette le prénom de Lousonna. Et sa maisonnette de chaume et de torchis n’est de toute évidence pas loin des actuelles Lausanne et Pully, où l’on a retrouvé dans les années 1970 les vestiges d’une somptueuse villa romaine datant du Ier siècle après J.-C. (illustrée en couverture du Voyage). On ne peut s’empêcher d’y voir un clin d’œil des auteurs de la BD en hommage au créateur d’Alix: c’était en effet à Pully que Jacques Martin s’était établi de longue date, et qu’il y est décédé en 2010.


«Alix en Helvétie», Musée romain d’Avenches, jusqu’au 15 mars 2020. Conjointement, ouverture de «Aventicum, une population, un territoire», la deuxième partie de la rénovation de la collection permanente.

Christophe Goumand, Marco Venanzi, Frédéric Toublanc et Exem: «Les Voyages d’Alix T40: L’Helvétie», Ed. Casterman, 64 p.; Marc Jailloux et Mathieu Bréda, «Alix T38: Les Helvètes», Ed. Casterman, 48 p. Sortie le 27 novembre.

Dédicaces avec M. Jailloux et C. Goumand le 6 décembre à Payot Genève rive gauche, le 7 décembre à Payot Lausanne et le 8 décembre au Musée d’Avenches.


Exem: «Travailler un peu comme un faussaire me passionne»

Quelle a été la collaboration avec l’archéologue, garant de la précision historique?

Un vrai travail d’équipe. Christophe Goumand m’a remis de la documentation, que j’ai complétée de mon côté, et je l’ai beaucoup questionné! Il m’a demandé de trouver un angle de vue montrant une décharge exhumée devant la porte nord du camp fortifié de Vindonissa. On y a retrouvé quantité d’objets que j’ai dessinés, peigne en os, couteau, lampes à huile par exemple, reconnaissables par le lecteur du Voyage d’Alix et qui figurent en photos dans le livre. Il m’a aussi demandé des corrections, comme de redessiner des colonnes carrées et plus massives propres à un ouvrage militaire: emporté par l’iconographie d’Alix, je les avais montrées fines et élégantes, comme dans une villa ou un palais. Et j’avais oublié que les tuiles romaines n’étaient pas plates mais, justement, arrondies…

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Les costumes des légionnaires ont suscité bien des discussions, mais Jacques Martin lui-même se trompait et modifiait leurs équipements au fil de ses albums. Pour moi qui tiens à être au plus près de la réalité dans ce que je dessine, me confronter à la fois aux exigences historiques et aux lacunes de nos connaissances sur l’époque a été un peu déstabilisant! Mais c’était passionnant, j’ai adoré faire ça. Et quand j’ai vu leurs dessins, j’ai été épaté par le travail de Venanzi et Toublanc.

Alix a beaucoup évolué sous le crayon de Jacques Martin, et encore plus avec les nombreux repreneurs de la série. Quel modèle avez-vous choisi?

C’est l’Alix de L’Ile maudite, avec la cuirasse qu’il porte dans une partie de cette aventure. Parce que cet album fait partie de l’âge d’or d’Alix – du Sphinx d’or aux Légions perdues – et que Martin l’a traité en ligne claire, le style de BD que j’ai adopté. Il l’avait fait sur les injonctions d’Hergé, si bien que ce n’était de loin pas son œuvre préférée… Pour renforcer le clin d’œil à cet épisode, j’ai montré son ami Enak avec le labrador blanc qui figure aussi dans ces pages, comme un moment inédit de cette séquence.

Comment passer de la parodie irrévérencieuse que vous chérissez en égratignant Tintin ou Blake et Mortimer, au respect avec Alix d’une œuvre que vous devez restituer?

Cela demande plus de boulot, parce qu’on ne peut pas se sortir d’un problème par une pirouette comme dans la parodie, mais je suis aussi passionné par cette façon de travailler «à la manière de», un peu comme un faussaire, même en restant dans les clous.

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