Les Suisses de San Francisco

Alizée Gaillard, mannequin et actrice

Valaisanne aux origines haïtiennes, la trentenaire s’est installée il y a cinq ans à Los Angeles. Tout en courant les auditions, elle vient d’y ouvrir sa propre agence de casting pour mannequins

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Autant croire en ses rêves. C’est ce que s’est dit Alizée Gaillard lorsque, après treize ans de mannequinat, elle a décidé de tenter sa chance dans l’univers impitoyable, et surtout hautement concurrentiel, du cinéma. La Romande aux origines métissées – valaisannes par sa mère, haïtiennes par son père – s’est installée en 2013 à Los Angeles. Elle vit dans le quartier de Miracle Mile, au sud de West Hollywood, que traverse l’imposant Wilshire Boulevard, une artère sillonnant la ville d’est en ouest sur plus de 25 kilomètres.

Pas très loin de son domicile se trouvent les bureaux du Hollywood Reporter, fameuse revue professionnelle qui un jour peut-être parlera de cette Suissesse au rire solaire et bien décidée à provoquer la chance plutôt qu’espérer les bras croisés que la providence frappe à sa porte. Son expérience dans la mode l’a poussée à ouvrir cet été sa propre agence de casting: Zee Casting, clin d’œil à son prénom, que les Américains prononcent «Alizi», et à ce «the» que les francophones ont tellement de peine à articuler.

Le regard des agents est dur. On observe les hanches des filles pour voir si elles ont grossi, et je n’aime pas ça. Moi, j’aime manger

«Je n’avais pas envie d’être continuellement dans l’attente qu’on me donne du travail et j’ai décidé d’en créer moi-même pour d’autres artistes. Depuis le temps que je suis dans le mannequinat, j’ai développé un œil, je sais repérer les talents. Je viens de démarrer mais j’ai déjà travaillé avec des marques comme Butter London et Pür, et aussi Spectrum, un grand câblo-opérateur américain. Ils voulaient caster huit acteurs pour une pub TV, et l’agence de publicité qui travaille pour eux, une des plus réputées de Los Angeles, m’a confié le mandat.»

Des souvenirs précis

Née à Genève en 1985, Alizée Gaillard a grandi en Haïti jusqu’à ses 8 ans et la séparation de ses parents. De sa petite enfance dans le pays de son père, elle garde des images extrêmement précises. Elle se souvient du contraste entre la plage et les montagnes, mais aussi du marché où elle accompagnait sa mère, que tout le monde appelait Madame Lucien, car «là-bas la femme porte le prénom de son mari».

Elle se rappelle aussi les bouleversements politiques et la sanguinaire milice des tontons macoutes. Juste avant son départ, elle assiste dans une église à un discours d’Aristide, porteur d’espoir après des années de dictature. «Personne ne doutait de sa parole, on pensait qu’il allait sauver le pays… Il est une des pires choses qui soient arrivées à Haïti.»

Acclimatation difficile

Après la chaleur tropicale, le climat alpin. Alizée Gaillard s’installe avec sa mère et son petit frère en Valais, d’abord à Savièse, puis à Euseigne. «Je n’avais jamais connu le froid, et voilà qu’on débarque en janvier. Ça a été un vrai choc. Culturellement aussi: ma famille est métisse et je m’identifiais à la culture noire, j’avais un accent créole. Même si je n’étais physiquement pas différente, l’intégration a été difficile en Valais. J’étais perçue comme une intruse, une étrangère.»

A cette acclimatation douloureuse s’ajoute l’apprentissage d’une vie plus sédentaire, après de fréquents voyages et séjours à l’étranger dans le sillage d’un père homme d’affaires. «J’ai toujours su que je repartirais. On m’a parfois collé l’étiquette de la Valaisanne vivant au milieu des vaches, mais ce n’est qu’une partie de mon identité.» La mannequin apprécie tout autant les plages de Santa Monica et Venice Beach.

Casting surprise

Quelques jours avant son vingtième anniversaire, Alizée Gaillard reçoit un appel lui annonçant qu’elle est sélectionnée pour le casting de Top Model, programme de téléréalité développé par M6 sur le modèle d’America's Next Top Model. Elle croit à une blague vu qu’elle ne s’est jamais inscrite. La personne qui l’a fait pour elle, et dont elle ignore toujours l’identité, a changé sa vie: elle remporte l’émission, ce qui lui vaut une année de contrat à Paris et en Europe.

La jeune femme redevient une nomade, et ça lui plaît. Mais elle garde la tête sur les épaules. Lorsqu’on lui dit qu’elle doit maigrir, alors qu’elle pèse 50 kilos pour 1 mètre 78, elle refuse. «Dans la mode, le regard des agents est dur. On observe les hanches des filles pour voir si elles ont grossi, et je n’aime pas ça. Moi, j’aime manger.»

De nos jours, la technologie permet de créer ses propres projets cinématographiques avec peu de moyens, mais beaucoup d’audace

A la suite du décès de son père en 2010, qu’elle apprend alors qu’elle réside à New York, elle décide de se rapprocher de sa famille. Par intérêt pour l’économie et la marche du monde, elle s’inscrit en sciences politiques à l’Université de Lausanne, où elle ne passera finalement que deux ans, car le cursus académique ne correspond pas à son désir de liberté. Elle prend alors cette décision: partir quelques mois à Los Angeles, y suivre des cours de cinéma, et advienne que pourra.

D’emblée, son professeur la convoque pour lui dire qu’elle a de la prestance, ce petit truc en plus qui pourrait lui permettre de faire carrière. «Il est quand même le coach personnel de Jennifer Lopez et Will Smith», sourit-elle. Ses encouragements ont en quelque sorte validé son rêve.

Envie d’écriture

Après une apparition dans le soap-opéra Top Models, plusieurs courts métrages et un rôle dans un long métrage indépendant, The Morning After, elle vient de tourner une pub pour BMW au côté de Scott Eastwood, pour laquelle elle a été choisie parmi 2000 candidates. Avec un ami basé à New York, elle réfléchit à l’écriture d’un court métrage.

Un caractère volontariste et proactif l’encourage à montrer ce dont elle est capable sans attendre une validation extérieure: «De nos jours, la technologie permet de créer ses propres projets cinématographiques avec peu de moyens, mais beaucoup d’audace.» Et de citer en exemple Brit Marling: «A force de courir les auditions et de ne rien voir venir, elle a coécrit plusieurs films avec son meilleur ami, avant de développer la série The OA, qui a fini par être achetée par Netflix.»

La Romande ne s’est pas fixé de délai. Tant qu’elle se sent bien à Los Angeles, elle y restera. Alizée Gaillard y a trouvé la stabilité nécessaire pour survivre dans cette mégapole de près de 19 millions d’habitants où, si l’on n’est pas bien entouré, on peut se sentir très seule, avoue-t-elle. «Car si les Californiens sont d’apparence joviale, il reste difficile de se faire de véritables amis sur qui compter. Les gens dont je suis proche sont soit Européens, soit ont vécu en Europe. J’ai beaucoup de chance de m’être construit un réseau d’amis que je considère aujourd’hui comme my L.A. family».


Profil

1985 Le 28 avril, naissance à Genève. Enfance en Haïti.

2005 Remporte la première saison de l’émission «Top Model», sur M6.

2013 S’installe à Los Angeles.

2015 Rôle dans le long métrage «The Morning After», de Shanra Kehl.

2017 Apparition dans le soap-opéra «Top Models».

2018 Crée l’agence Zee Casting.

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