Brigitte Krulic

Ecrivains, identité, mémoire

Miroirs d'Allemagnes,

1945-2000

Préface de Pierre Mertens

Ed. Autrement, collection

Mémoires, 222 p.

Gila Lustiger a quitté l'Allemagne pour étudier à Jérusalem avant de s'installer à Paris. Elle pourrait être la petite sœur de Barbara Honigmann (voir ci-dessous): dans l'essai de Brigitte Krulic, elles représentent cette génération née après la guerre et qui a hérité du traumatisme dans le non-dit et la honte, même si elles étaient du côté des victimes.

Comment vivre et écrire en Allemagne à l'ombre d'Auschwitz? Fallait-il renoncer à la littérature comme le pensait Adorno? Et sinon, que dire? Plus de cinquante ans après la fin du conflit, dix ans après la réunification, Ecrivains, identité, mémoire fait l'inventaire des réponses qu'ont données trois générations d'écrivains. C'est un parcours passionnant et indispensable pour comprendre la violence du débat qui agite encore le pays aujourd'hui.

Quand Martin Walser, dans un discours officiel tenu dans une église en 1998, avoue sa lassitude face à la continuelle exploitation par les médias du passé nazi, il soulève une tempête de protestations, même s'il s'est exprimé à titre individuel. Et quand le philosophe Peter Sloterdijk évoque la possibilité d'une sélection génétique, il se voit renvoyer au discours eugéniste du IIIe Reich. Quant au célèbre critique Marcel Reich-Ranicki, il laisse publier en couverture de l'hebdomadaire Der Spiegel un photomontage qui le montre déchirant le roman de Günter Grass Toute une Histoire, dans lequel l'auteur critique les conditions de la réunification.

Le passé ne se laisse pas liquider, il resurgit sous des motifs changeants. Dans sa préface, Pierre Mertens met en exergue trois démarches selon lui exemplaires, trois figures du deuil. En 1967, trois ans avant son suicide, le poète juif Paul Celan, né en 1920, va voir Heidegger dans l'espoir d'un mot de regret ou d'explication qu'il n'obtient pas. Dans L'Instruction, le dramaturge Peter Weiss porte sur scène le procès des gardiens du camp d'Auschwitz, le situant dans un éternel présent. Quant à Uwe Johnson, né en 1934, il quitte la RDA en 1956, confronté au paradoxe de ne pas pouvoir exprimer ses analyses marxistes au pays du «socialisme réel», et publie Une Année dans la vie de Gesine Cresspahl, un journal d'avril 67 à août 68 qui met en miroir le «passé insupportable» avec le Vietnam, la Palestine, les mouvements étudiants, sans nier la spécificité du phénomène nazi.

L'Allemagne est-elle coupable en tant que nation ou faut-il accuser le fascisme? La question resurgit violemment à la réunification remise en cause par Günter Grass et Christa Wolf, dans ses modalités comme dans son fondement.

En cinq chapitres et trois entretiens (Günter Grass, Gila Lustiger et Barbara Honigmann), Brigitte Krulic analyse rigoureusement les voies empruntées par les écrivains de l'après-guerre, «entre anamnèse et amnésie», qu'ils cherchent les origines du nazisme dans l'histoire de la nation (Anna Seghers, Ernst Wiechert, Thomas Mann) ou qu'ils en dénoncent les séquelles dans le pays actuel (Heinrich Böll, Christa Wolf, Günter Grass).

Dans l'héritage allemand coexistent Goethe et Auschwitz. L'écriture du passé est un «acte essentiellement libératoire», pensait Heinrich Böll. Est-il temps de passer au-delà comme le déclare Peter Sloterdijk, dénonçant le «blocus mental» qui paralyserait encore le pays? La violence sarcastique des jeunes écrivains comme Karen Duve donne à penser que la page n'est pas tournée.