Caractères

Vous allez rencontrer un beau livre inconnu 2.0

CHRONIQUE Les nouvelles aventures du lecteur-chasseur-cueilleur dans les jungles électroniques et autres chasses miraculeuses

Scruter la reliure, retourner le livre en quête des explications de l’éditeur, lire la première page, la page 99 ou la toute fin du livre, les techniques d’approche destinées à savoir si un livre vous est ou non destiné diffèrent selon les chasseurs-lecteurs. Je vous en ai parlé dans une précédente chronique.

Lire aussi: Vous allez rencontrer un beau livre inconnu

Depuis longtemps le lecteur-chasseur-cueilleur butine dans les librairies, part en expédition chez les bouquinistes ou demeure à l’affût dans les bibliothèques pour tenter de dénicher cette perle rare et délicieuse qui va, à l’instant T, correspondre à ses désirs secrets. Un art de la chasse, un art du hasard, un art qui doit autant au rat – de bibliothèque furetant partout – qu’au grand fauve – au regard perçant balayant les rayons d’une librairie.

Plonger sous les écrans

Mais tout change. Aujourd’hui, l’électronique permet de pratiquer une nouvelle forme de quête du livre: l’exploration en chambre, immobile, de jour comme de nuit, solitaire, silencieuse, clandestine. De chasseur-cueilleur, le lecteur devient surfeur-espion, plongeur sous la surface des écrans, jongleur de mots clés. Il s’agit d’explorer cette fois, on l’aura compris, les librairies électroniques en ligne, mais aussi les collections de livres du domaine public publiés souvent in extenso sur le Net.

Ce qu’il y a d’effrayant dans la jungle électronique, c’est que le gibier de mots est disponible presque partout, en tout temps, et en quantité inépuisable. Le choix est encore plus ardu dans la vie matérielle. Vous songez à un livre? Vous tapez le nom de l’auteur et le voilà qui apparaît. Il faut payer pour lire. Mais avant, vous pouvez prendre une part du livre en otage. Quelques pages s’affichent, le début se télécharge, l’extrait est à vous. Gratuitement. Le livre est votre otage, à moins que ce ne soit vous qu’il retienne dans ses filets.

L’exercice est périlleux. Il faut éviter les livres à la mode qui clignotent dans tous les coins et se méfier de ceux que des algorithmes singulièrement empotés pensent que vous devriez lire, ne pas donner son adresse IP trop à la légère.

Chasse miraculeuse

Au fond des bibliothèques virtuelles, des merveilles, sauvées de la disparition, dorment, parfois. J’y ai trouvé Les Rêves et les moyens de les diriger, un ouvrage étonnant sur le rêve lucide de Jean Léon d’Hervey; Une Journée dans le détroit, œuvre singulière d’un poète récemment disparu, Emmanuel Hocquard; L’Eternité par les astres d’Auguste Blanqui dans la magnifique collection XIX de la Bibliothèque nationale de France. Autant de pépites remontées du fond du puits la nuit.

Le seul défaut de cette chasse miraculeuse, c’est son égoïsme. Elle demeure privée. Le festin de mots reste solitaire. Pas question de passer à quelqu’un d’autre votre beau livre, impossible de le prêter sauf à partager l’écran. Si beaucoup de beaux inconnus dorment d’un sommeil de pixels, les noces du lecteur et du livre électronique sont plutôt monogames.

Publicité