Si tout le monde connaît les Helvètes, qui a déjà entendu parler des Allobroges? Ces ancêtres des Genevois, les plus anciens dont l'histoire ait conservé le nom, on peut désormais les découvrir, via 400 objets de leur vie matérielle, vaisselle, outils, armes et bijoux, au Musée d'art et d'histoire de Genève. Très méconnu, ce peuple, de la rive sud du Léman à Valence, formait une des nombreuses composantes de la civilisation celtique, alors étendue de l'Asie mineure aux îles Britanniques.

«Ils avaient accumulé des fortunes colossales en contrôlant le trafic des marchandises sur le Rhône, qui était l'A6 de l'époque!» pétille l'œil de Marc-André Haldimann, le commissaire suisse de l'exposition conjointement montée par les musées de Grenoble, Chambéry, Annecy, Saint-Romain-en Gal (près de Vienne) et Genève. Voilà qui plante le décor antique: l'Allobrogie est définie comme le territoire correspondant aux actuels départements des deux Savoie, de l'Isère et du canton de Genève.

Si le Genevois devient, durant les deux premiers siècles ap. J.-C., la tête de pont du grand commerce fluvial méditerranéen, il est aussi le pivot économique du bassin lémanique. Double rôle pour ce point de rupture de charge, qui préfigure le destin promis à la Genève contemporaine de capitale internationale. Les Allobroges se révèlent donc comme le peuple le plus puissant de la Gaule du Sud malgré une influence romaine qui étouffe peu à peu la langue celtique.

Le territoire allobroge est conquis longtemps avant le reste de la Gaule. Il devient romain en -50 av. J.-C. Avec Vienna pour capitale et son grand théâtre de 129 m de diamètre pour 10 000 spectateurs assis (!), près d'un quart de siècle après que 200 000 soldats allobroges furent défaits par les légions de Rome. Et avec Genava pour limite nord et frontière septentrionale de l'Empire romain d'alors: là où l'on a mis au jour, sur le site du palais rural à l'architecture canoniquement romaine de l'actuel parc La Grange, un mégalithe qui trône à l'entrée du musée. Orné de cupules gravées entre le néolithique et l'âge du bronze (4000-2000 av. J.-C.), c'est une pièce clé pour tenter de lever une de «ces énigmes qui ne cessent d'interpeller les archéologues» comme Marc-André Haldimann.

«On tient là quelque chose de fondamental», précise-t-il: en relation précoce avec l'arrivée des Allobroges dans le bassin genevois, le mégalithe avait une fonction cultuelle. Non loin de là, le squelette du jeune Gaulois enterré en position assise entre 400 et 200 av. J.-C. (un vestige bien plus ancien que les autres, «chaînon manquant» découvert sur l'aire rituelle de Saint-Antoine en 1998) illustre avec force cette continuité d'un rite incluant des victimes expiatoires des péchés de la communauté, escortées des dépôts votifs de circonstance.

Cette persistance atteste le rôle de l'aristocratie allobroge, héritière des princes du Halstatt * (1000-500 av. J.-C.), cultivée, lettrée et garante des rites celtiques, aussi bien funéraires que plus joyeux, comme le banquet, forme de communion archaïque. Qui témoigne d'un art de vivre raffiné, validé par l'esthétique des objets de «quincaillerie divine» associés à un riche panthéon. A ces pièces mises au jour ces vingt dernières années par le Service cantonal genevois d'archéologie s'ajoute une statue en pied unique au monde de 3 mètres de haut, découverte près de Rive en 1898, sorte de condottiere sculpté dans un fût de chêne (80 av.

J.-C.) et confronté, dans l'exposition, à la statue en bronze du chevalier allobroge membre du Sénat romain Pacatianus, dans un face-à-face saisissant. Ce dernier est le témoin du sage comportement d'acculturation à l'envahisseur romain, pourvoyeur des innovations techniques et sociales spectaculaires de l'époque gallo-romaine. «Corroborées par celles faites plus au sud, les découvertes genevoises permettent peu à peu de comprendre comment se constitue un espace urbain», conclut l'archéologue.

Mais si les Allobroges sont arrivés dans cette région, et si leur mythologie a persisté jusque dans le chant savoyard de Joseph Dessaix (1856), d'où venaient-ils? Mystère… En langue celte, allo signifie «autre» et bro «pays»: donc «le peuple venu d'ailleurs», mentionné par l'historien grec Polybe pour la première fois à propos de son opposition au passage d'Hannibal en 218 av. J.-C. Et une dernière fois, si l'on veut, dans le journal Les Allobroges, diffusé clandestinement dans la France de l'Occupation.

Et non loin de là, les Helvètes! Ils n'ont eu que peu de contacts avec leurs voisins. Si ce n'est en 58 av. J.-C: lorsque Jules César arrive à Genava pour empêcher l'émigration helvétique vers l'ouest, il bénéficie d'un sérieux coup de main de la part des Allobroges déjà pacifiés, qui fourniront au peuple du Moyen Pays suisse du blé et des vivres pour qu'il puisse rentrer chez lui.

«Assez incroyables, ces Allobroges, non?»: le visiteur reprendra volontiers à son compte, au bout du parcours, cette conclusion de Christian Goudineau, professeur au Collège de France et auteur de l'avant-propos de l'inestimable catalogue de l'exposition.

Les Allobroges. Musée d'art et d'histoire de Genève (2, rue Charles-Galland, tél. 022/418 26 00, mah.ville-ge.ch). Ma-di 10-17h, jusqu'au 3 avr. 2005. Conférences et animations: rens. 022/418 25 00.

* L'Or blanc de Halstatt. Espace Arlaud, Lausanne (2 bis, pl. de la Riponne, tél. 021/316 34 30, http://www.lausanne.ch/archeo). Me-ve 12-18h et sa-di 11-17h, du 25 nov. au 20 mars 2005.