Cinéma 

Almodovar par lui-même

Le cinéaste commente lui-même trois photos du tournage de «Julieta», film qu’il présente à Cannes. Et répète son amour inconditionnel des actrices

«Le Temps» propose mardi soir 17 mai à Genève une avant-première de «Julieta», film présenté à la même heure à Cannes et qui concourt pour la Palme d’or. Avec ce drame austère mais coloré, Pedro Almodovar revient à l’univers féminin. Il raconte sur trente ans l’histoire d’une mère abandonnée par sa fille, et qui ne comprend pas pourquoi.


 
Les larmes d’Emma Suarez

Au milieu du va-et-vient des électriciens, des habilleuses, des coiffeurs, des accessoiristes qui envahissent le plateau entre deux prises, Emma Suarez reste immobile, isolée en elle-même, dans un endroit profond. Je ne sais pas quelle force intérieure maintient ses yeux humides et empêche que les larmes coulent. C’est le genre d’image qui me remplit d’émotion et d’admiration pour le travail des acteurs. C’est pour vivre ces moments-là, cet instant où l’acteur disparaît à l’intérieur de son personnage, cette délicate transition entre lui et son rôle – comme on le voit sur la photo –, que j’ai eu envie de devenir metteur en scène.

Pendant que les mains du coiffeur viennent remettre une petite mèche à sa place et que celles de la costumière arrangent amoureusement le col pour qu’il ait le même pli que lors de la prise précédente, Emma Suarez est seule, connectée à sa propre réserve de douleur, paralysée, jusqu’au moment où retentit le mot «Action». C’est là seulement que la larme qu’elle retenait se met à couler.

Adriana Ugarte et la caméra

La caméra, c’est un miroir dans lequel on disparaît. Dans Arrebato, Ivan Zulueta [metteur en scène culte des années movida] expliquait merveilleusement cette capacité prédatrice de la caméra – lui utilisait la plus minuscule, une Super 8 toute simple. Sur la photo, pendant qu’on règle la lumière, Adriana Ugarte se repose un instant sans perdre de vue Alexa [l’Arri Alexa, une caméra numérique de cinéma]. Elle n’en a pas peur. Elle sait qu’on s’expose toujours devant une caméra, cet engin aussi magnifique que terrifiant, qui a la capacité de dénuder les corps encadrés par sa lentille. C’est une machine incorruptible et féroce qui rejette ou qui aime ce qu’elle voit. Pendant les semaines du tournage de Julieta, Adriana est devenue son amie. Alexa l’a aimée chaque jour, a aimé ses yeux, sa bouche, ses perruques blondes des années 80.

L’histoire d’amour entre Alexa et Adriana est basée sur la profondeur et la générosité de l’actrice, sur sa ténacité et son absence de peur. Je l’avais peu vue avant de travailler avec elle, mais j’ai su dès les premiers essais qu’elle était l’incarnation parfaite de Julieta jeune, même si elle ne ressemblait pas à Emma Suarez. Je suis content d’avoir scindé le personnage en deux, finalement. Il y a un effet qui s’est ajouté et que je n’avais pas prévu: les années de jeunesse de Julieta interprétées par Adriana, on les voit toujours racontées par la Julieta plus âgée, c’est-à-dire par Emma Suarez, et dans ce souvenir raconté, l’histoire de la jeune Julieta prend des allures de conte fantastique.

Adriana, c’est Emma

Julieta est interprétée par deux actrices, Adriana Ugarte, pour la Julieta de 25 à 38 ans, et Emma Suarez, pour celle de 38 à 55 ans. Une décision assez risquée, mais c’était une évidence pour moi. Je n’aime pas les maquillages qui vieillissent les acteurs, pas seulement parce que ces rides n’ont pas la noblesse des vraies rides et deviennent un artifice, mais aussi parce qu’il me paraît impossible de montrer le passage du temps par le maquillage. Et pas davantage la douleur accumulée.

Une de mes inquiétudes, c’était la transition d’une actrice à l’autre. Je voulais que ce soit fluide et organique pour que le spectateur accepte facilement les deux visages de Julieta et les corps des deux actrices. Dès le premier brouillon, c’était décidé, je ferais ce passage de l’une à l’autre à l’aide d’une serviette de bain. J’avais la séquence adéquate et j’aimais l’idée, mais on n’est jamais totalement sûr. Incertitude, c’est le mot qui définit le mieux notre travail. J’ai répété la scène avec Emma et Adriana, et avec Priscilla Delgado, qui était encore une gamine, et qui interprète la fille qui les aide à se sécher les cheveux après leur bain. J’expliquais l’action à la toute jeune actrice en mettant mes mains sur les siennes. Tout ça se passait devant un miroir. Quand j’ai vu le regard stupéfait de Priscilla dans le miroir, je me suis dit qu’on était sur la bonne piste. Heureusement, il y a une photo qui capte cette émotion.

Après avoir écrit le scénario définitif, j’ai senti très clairement que la mise en scène devait être retenue et austère. Je devais éviter le récit mélodramatique, même si j’adore le mélodrame.

Je crois que Julieta est mon film le moins exubérant. J’ai essayé d’utiliser un langage très simple et de le charger de contenu. C’est un de mes films qui comprend le plus de gros plans, où le sens de l’humour est absent et où les personnages ne se mettent pas à chanter pour trouver un sens à ce qu’ils sont.
Ah, le film parle de douleur, mais ce n’est pas un film sombre. Il y a beaucoup de fenêtres par lesquelles passe la lumière des Pyrénées, de l’Andalousie, de la Galice et de Madrid. Je suis sérieux. Et puis, dans le film, il y a aussi Inma Cuesta, Michelle Jenner, Rossy de Palma, Daniel Grao, Nathalie Poza, Pilar Castro et Susi Sanchez.

Julieta, c’est mon film numéro 20. Un chiffre aussi rond que ça, ça se fête. Vous êtes tous invités.

* Texte traduit de l’espagnol par Sergio Belluz.

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