Scènes

«Alpenstock», un texte, deux visions et la magie du théâtre

Après l’Alchimic en novembre dernier, «Alpenstock», satire de l’hypersécurité, est à l’affiche du Poche à Genève, mais dans une autre mise en scène. Une même pièce, deux visions: parfait pour mesurer le pouvoir du point de vue

Evidemment, il y a les pièces du répertoire qui donnent souvent des occasions de comparaison. Les Shakespeare, Molière, Racine et Corneille ou encore Marivaux et Tchekhov, montés à toutes les sauces et dans tous les sens, montrent que l’approche du metteur en scène fait le spectacle. Mais, dans le cas d’Alpenstock, la coïncidence est plus singulière, car le texte n’est pas un classique. C’est une comédie contemporaine, signée Rémi de Vos, Français du Nord qui maîtrise ses gammes satiriques et n’hésite pas à forcer le trait. La voir deux fois, à quelques mois d’intervalle, sidère. Jeu, décor, musique, costumes: les regards sont si différents que la partition, pourtant identique, ne raconte pas la même chanson.

D’un côté, la vision marionnettique et hitchcockienne de Sandra Amodio qui glace le sang et dit la vanité des politiques d’immigration crispées. De l’autre, la vision burlesque et très BD des Belges Axel De Booseré et Maggy Jacot qui chauffe les sens et raconte que la vie, ici ou ailleurs, est un joyeux foutoir. La première est plus maîtrisée que la seconde, qui croule sous l’excès, mais, au-delà des préférences, chacune est forte de ses différences.

Le décor

C’est un des atouts de la proposition de Sandra Amodio. Le manège désenchanté que propose Anna Popek restitue parfaitement la folie et le dérèglement tapis dans le chalet verrouillé de Fritz et Grete. Tout est trop bien rangé et ripoliné dans cet intérieur boisé pour ne pas être suspect. La preuve avec cette scène tournante qui passe au-dessous de la maisonnette proprette et s’emballe dès que Yosip, le Balkano-Carpato-Transylvanien, apparaît. Avec son continuum obstiné, cette tournette montre que la vie et le métissage seront toujours plus forts que la peur et le rejet.

Le décor de la compagnie belge? Il semble s’inspirer du dessin animé. Soit un intérieur biscornu, recouvert de carrelage du sol au plafond, allusion au ménage forcené de Grete. La porte s’ouvre sur un extérieur gazonné, tandis qu’une fenêtre intérieure, qui évoque aussi l’écran TV, permet aux amants de batifoler sans être totalement dévoilés. L’effet? Une boîte de farces et attrapes avec ses éclairages survoltés et ses carreaux qui tombent quand la pression augmente.

Le jeu

Du côté de Sandra Amodio, le trio composé par Rebecca Bonvin, David Casada et Roberto Molo joue froid, pour ne pas dire glacé. Beaucoup de silences, des corps automatisés, peu ou pas de cris, un volume de voix plutôt bas. Tout un arsenal d’attitudes qui dit la névrose des personnages, leur côté contrôlé-contrarié. Y compris pour Yosip, l’étranger. Roberto Molo désire Grete, mais sa fièvre est intérieure et le dévore. C’est drôle et grinçant.

Rien à voir avec la mise en scène d’Axel De Booseré et de Maggy Jacot. Les Belges optent pour le burlesque surchauffé. Dès qu’elle apparaît en ménagère affairée, Mireille Bailly relève du cartoon. De la robe rouge, façon Trudi, à la perruque blonde, façon BB, des yeux grimés en clown aux mimiques survoltées, tout est XXL chez elle. Pareil pour Didier Colfs et Thierry Hellin, respectivement Fritz et Yosip. Fritz a les yeux cernés de rouge, la mèche de côté et le salut hystérique d’un certain dirigeant très méchant, tandis que Thierry Hellin porte dreadlocks, manteau de fourrure et collier rutilant, tel le citoyen oriental stéréotypé. Le jeu relaie ce défilé de clichés. Sur une musique endiablée – un piano qui cavale –, les comédiens gesticulent, tempêtent, s’exclament à grands cris. Le public apprécie. Les visages ultra-mobiles et expressifs des acteurs sont de fait hilarants, mais l’excès finit par étouffer cette proposition à haute combustion.

La scène clé

C’est évidemment le meurtre à répétition du très résistant Yosip. Et là encore, chaque version a sa logique. Sandra Amodio et Anna Popek optent pour une porte volante à laquelle Yosip revient avec obstination. Cet ostinato raconte de manière subtile le manque de lucidité des autorités qui pensent maîtriser l’immigration en fermant les frontières. Autre ton dans la version belge. Grenade, kalachnikovs, bombe, pomme empoisonnée, etc.: à chaque retour de Yosip, Fritz use d’une nouvelle arme en carton-pâte pour l’exterminer. Là aussi, c’est plus joyeux et allumé que raffiné, mais le style foutraque met de bonne humeur.

Un texte, deux visions. Le théâtre rappelle que, sur scène, comme dans la vie, tout est question d’interprétation.


Alpenstock, version belge, jusqu’au 12 avril, Poche, Genève, www.poche---gve.ch

Alpenstock, mise en scène de Sandra Amodio, au programme de la Rencontre suisse du théâtre qui se déroulera au Tessin du 24 au 28 mai prochain.

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