Samedi Culturel: Comment est Abidjan aujourd’hui?

Alpha Blondy: En convalescence. La ville panse ses blessures. Je crois que nous avons entamé un réel processus de réconciliation nationale. J’ai longtemps soutenu Laurent Gbagbo parce qu’il était, en 2002, le candidat civil contre le militaire Robert Guéï. Gbagbo promettait de nous extraire de la démocratie tribale. Mais il a finalement ressorti le vieux concept d’ivoirité. Il a accusé Alassane Ouattara d’être un étranger. Je me suis senti trahi. Et j’ai pris position publique pour qu’il renonce au pouvoir.

Pensez-vous que le reggae, par son message panafricaniste, peut participer à l’établissement d’une nouvelle société ivoirienne?

La musique en Côte d’Ivoire n’a jamais cherché à diviser les gens. Les dizaines d’ethnies ivoiriennes écoutent les musiques d’autrui et apprécient les traditions d’autrui. Le reggae est un message de paix. Quand j’ai rencontré les Jamaïcains, j’ai vu en eux des Africains. On dit ici qu’un bout de bois plongé dans la rivière ne devient jamais un crocodile. Eh bien, les Jamaïcains sont restés des Africains. J’ai d’emblée aimé ce son. Et je continue de penser qu’il traduit une réalité pour tout le continent.

On vous accuse souvent d’être récupéré par les pouvoirs en place…

Il y a quelque chose que vous devez savoir. Africain ou pas, si vous avez un métier qui vous permet de vous adresser à des milliers de personnes, les politiques vont tenter de s’approcher de vous. Les démocraties naissantes ont beaucoup de travers. Si vous êtes manipulable, on vous manipule. Mais si vous avez un sale caractère comme Alpha, alors on essaie de vous briser. Par naïveté ou par inconscience, j’ai souvent risqué ma vie. Quand j’ai annoncé que Gbagbo avait perdu les élections, j’ai reçu des menaces de mort de son clan. Les politiques s’en foutent des artistes. Ils veulent juste se servir de nous.

Votre réputation est-elle intacte en Côte d’Ivoire?

Quand ça les arrange, ils disent que je suis génial. Sinon, ils prétendent que je suis un malade mental. Depuis 17 ans, je ne fume plus d’herbe. Les mêmes qui m’encensaient il y a peu prétendent aujourd’hui que je suis détruit par la drogue. Je ne suis ni Miriam Makeba ni Fela Kuti. Je continue de croire que Houphouët-Boigny était pour nous un père. Et qu’il ne faut pas juger le patrimoine qu’un père laisse à ses enfants. Si cela nuit à ma réputation, alors tant pis.

Plusieurs intellectuels africains, dont Calixte Beyala, ont dénoncé l’intervention française pour déloger Laurent Gbagbo. Qu’en pensez-vous?

En 1995, j’ai écrit: «Armée française, allez-vous-en!» A l’époque, je considérais que nous étions capables d’apaiser nous-mêmes notre démocratie. Mais en 2011, si les Français n’étaient pas intervenus, nous étions partis pour un génocide aussi terrible que celui du Rwanda. Ceux qui parlent de la Françafrique, du néocolonialisme, n’ont rien compris. Ils sont en Europe, assis le cul sur leur chaise en mangeant des hamburgers. Nous, dont les parents ont été massacrés, nous sommes heureux de cette ingérence.

Vous avez chanté l’Union africaine, existe-t-elle aujourd’hui?

A la faveur de la crise ivoirienne, nous avons découvert l’incompétence de cette Union. Elle est composée à 80% de présidents arrivés au pouvoir de manière antidémocratique. Il est trop facile d’accuser tout le temps l’Occident de tous les maux qui rongent l’Afrique. Nous avons notre part de responsabilité. Nous avons accepté, même tacitement, ce congrès de marionnettes qui siègent à l’Union africaine. Débarrassons-nous d’eux et nous reprendrons en main notre destin.

La chanson «Rasta Bourgeois» ouvre votre nouvel album, que dit-elle?

Il y a une forme de romantisme de la pauvreté qui obsède souvent ceux qui regardent l’Afrique. Des réalisateurs viennent capturer chez nous un pittoresque de la misère. Ils sortent leur caméra dans nos bidonvilles, ils montrent des enfants au nez crasseux et au gros ventre ou des vieux avachis sous des palmiers. Ces rastas bourgeois aiment au fond que l’Afrique reste embourbée dans sa laideur. Si je venais filmer les ghettos paumés de Barbès pour représenter la France, cela ne passerait pas. Pourquoi accepter cela en Afrique? Moi, j’épouse la philosophie rasta qui affirme que les Noirs ne sont ni damnés ni maudits. Les larmes n’ont pas de couleur.