Une bannière noire, des hommes en tunique, une épée ou une kalachnikov en guise de décor. Les vidéos confectionnées par les djihadistes et la cellule d’information d’Al-Qaida réutilisent sans cesse les mêmes codes. Le politologue et réalisateur de documentaires Abdelasiem el-Difraoui, docteur de Sciences Po Paris, en a épluché des dizaines. Sous la direction de Gilles Kepel, il publie une somme aux Presses universitaires de France, Al-Qaida par l’image. L’ouvrage se révèle passionnant. La symbolique isla­miste y est décortiquée, et l’histoire du mouvement examinée à l’aune de sa stratégie de communication. Les paradoxes affluent. Des moyens conséquents sont utilisés, depuis l’Afghanistan déjà, pour mobiliser les foules – cameramen envoyés sur le terrain, sous-titres en différentes langues, sites internet… –, mais visuellement, l’amateurisme semble souvent de mise. Analyse de l’auteur.

Le Temps: Votre livre ne parle quasiment que de vidéo. La photographie n’a-t-elle pas sa place dans le langage visuel d’Al-Qaida?

Abdelasiem el-Difraoui: Les membres d’Al-Qaida n’utilisent que très peu d’images fixes. Il y a quelques portraits de soi-disant martyrs et des revues comportant des photographies. Mais ils maîtrisent bien mieux la vidéo. C’est l’arme de propagande par excellence; le mélange d’images qui bougent, de sons et de chants crée beaucoup plus d’impact émotif.

– Quels sont les principaux codes de leur communication?

– Ils utilisent des emblèmes qu’ils ont rendus universels, qui sont devenus les signes distinctifs du djihad. Le drapeau noir par exemple, qui était l’étendard du Prophète sur le champ de bataille. C’est aussi un signe de rébellion. La calligraphie, très importante dans la culture islamique. Leurs tenues vestimentaires, qui tiennent du déguisement: ils font semblant de vivre à l’époque de Mahomet. L’épée de l’islam, fréquemment remplacée par une kalachnikov. L’élément le plus symbolique, et le plus dangereux, est l’eschatologie du martyre. Ces hommes sont mis en scène avec des représentations du paradis, le ciel, l’eau… toute une gamme symbolique qui laisse à penser que le martyre est la voie du salut. Les images les plus efficaces cependant sont celles des souffrances infligées par l’ennemi aux civils, et principalement aux enfants. Cela crée une indignation et une empathie qu’Al-Qaida essaie d’instrumentaliser. Le fait de retrouver ces éléments partout donne une cohésion au mouvement. Sinon, qu’auraient en commun les gens du Niger et ceux du Waziristan?

– L’islam est une religion de l’écrit et les images y sont rares. Cela explique-t-il cette esthétique finalement assez pauvre des vidéos?

– Je dirais réduite. Les membres d’Al-Qaida n’ont pas une immense gamme de références et s’en tiennent à ce qu’ils ont lu dans le Coran. La culture islamique est très riche, qu’il s’agisse de peinture, de musique ou de littérature, mais ils estiment contraire à la religion de s’y référer. En même temps, ils transgressent l’islam en fabriquant des images en permanence et en représentant le paradis, par exemple. Les contradictions sont multiples; Al-Qaida est une secte.

– Certaines vidéos cependant jouent des codes occidentaux.

– Oui, la plupart sont kitsch, parce qu’Al-Qaida n’a pas la culture de l’image occidentale. Mais la mouvance tente parfois des adaptations pour toucher un public plus large. Ces messages sont à leur tour repris par des jeunes vivant en Occident. Des rappeurs allemands ont par exemple repris les codes du djihad dans leurs clips.

– Revenons à la figure du martyre. Al-Qaida l’a empruntée aux chiites pour ses besoins militaires?

– C’est en effet une arme de guerre efficace parce qu’asymétrique. Al-Qaida a fabriqué une propagande pour alimenter ses troupes, et a sans doute fini par intégrer totalement cet élément. Elle n’a cependant jamais trouvé de grand savant pour justifier les attentats suicides. Si quelques personnes ont pu se laisser convaincre – et cela suffit à causer de nombreux dégâts –, il ne s’agit en aucun cas d’un mouvement de masse.

– Un autre personnage récurrent de ces vidéos est celui de l’otage étranger.

– Cette stratégie visant à «terroriser les terres de l’ennemi» s’est avérée efficace au début. En Irak notamment, avec des otages turcs, japonais ou coréens. Cela a permis aussi de gagner beaucoup d’argent. Ensuite, la brutalité des égorgements a choqué, jusque dans les rangs des djihadistes.

– Que dire de la figure d’Oussama ben Laden? Vous détaillez dans le livre certains attributs, comme la tunique blanche, le bâton, la caverne ou le cheval, qui font référence au pouvoir ou directement au Prophète.

– Il s’est auto-convaincu qu’il était dans la droite ligne du Prophète. Il s’est même arrogé certains pouvoirs que Mahomet n’avait pas, comme celui de décider qui ira ou non au paradis. Il a évoqué souvent ses rêves prémonitoires, s’est posé en dispensateur de biens spirituels. A côté de cela, les attributs visuels sont accessoires.

– La création de la chaîne Al-Jazira, en 1996, ainsi que la démocratisation d’Internet à la même époque ont été des tournants majeurs pour le mouvement?

– Al-Qaida est en effet arrivée au début du phénomène des chaînes satellitaires, qui ont permis une communication mondiale et dominé les médias des années 1990. Al-Qaida et Al-Jazira se sont nourries l’une de l’autre mais c’est le djihad surtout qui en a profité. Quant au Web, les forums ont permis une grande avancée dans les contacts avec les sympathisants potentiels. Cela a facilité une propagande ciblée en évitant la censure des chaînes de télévision.

– Quid des réseaux sociaux?

– Al-Qaida y est présente et a même théorisé sur le Web 2.0. Ils utilisent ces techniques pour être accessibles facilement – vous pouvez en quelques clics trouver les vidéos du djihad sur YouTube – et rediriger ensuite les sympathisants vers des forums plus discrets. Ils restent cependant prudents, parce qu’ils sont conscients du danger de traçabilité que représentent ces réseaux.

– Toute cette communication vise donc tant à recruter qu’à trouver des financements et à effrayer l’ennemi?

– Tout cela en effet, mais également à donner de la cohésion au groupe et à amplifier sa propre force.

– Globalement, vous estimez que c’est un échec.

– Oui, ils n’ont pas réussi à mobiliser la masse, contrairement aux révolutionnaires arabes. Cependant, ils arrivent encore à séduire quelques jeunes musulmans pour le djihad et à faire croire à un ensemble homogène. Regardez le Mali!

– Justement, qu’avez-vous à en dire?

– Voyez les images de Mokhtar Belmokhtar. On retrouve le turban, la barbe, le drapeau noir et la kalachnikov. Ils font semblant d’être tous les mêmes.

(Article remis à jour jeudi 14 février à 12h00)

«Ils transgressent l’islam en fabriquant des images en permanence et en représentant le paradis, par exemple»