Il ne se résout pas à jouer les Cassius Clay en prothèse. A 80 ans et malgré l'attaque qui l'a quasiment privé de l'usage de sa main gauche, Oscar Peterson récidive et donne à sa quête du swing une nouvelle orientation. C'est la conviction d'Alvin Queen, Genevois d'adoption depuis 1980 et nouveau batteur du virtuose canadien, qui vit cette promotion avec l'ivresse qui convient. Entretien avant son concert montreusien de ce samedi au sein du Oscar Peterson Quartet.

Le Temps: Que représente pour vous Oscar Peterson?

Alvin Queen: Peterson EST l'histoire du jazz, sur laquelle tous les jeunes musiciens essaient de se greffer. Notre époque soi-disant évoluée a terriblement besoin de légendes. J'ai 55 ans et j'ai joué avec beaucoup de monde, mais je peux vous dire qu'avec lui je retourne à l'école. Pas la Berkeley ou ce genre d'usines: je vous parle de l'école de la vie. Notre rapport est un rapport de père à fils.

– Vous connaissait-il personnellement avant de faire appel à vous?

– Nous avons eu un premier contact en 1982. Mais il faut savoir qu'Oscar est une personne d'une fidélité absolue. Quand il s'engage avec quelqu'un, ce choix est définitif. Rien ne s'est concrétisé pour moi jusqu'à l'année passée, où il a dû apporter quelques modifications à son groupe. Niels Pedersen, son bassiste, avec qui j'ai beaucoup travaillé, m'a contacté. Je vivais alors une période difficile: je venais de perdre ma mère, mes sœurs, j'étais un peu fatigué de la musique, et j'ai d'abord décliné l'offre. Niels m'a dit: «Non! Viens nous rejoindre, c'est exactement ce qu'il te faut. Fais au moins un essai.» J'ai fait cet essai le 2 juin 2004, et tout fonctionnait tellement bien entre nous qu'il n'y avait pas à hésiter.

– Est-ce qu'il attend de vous des choses précises?

– Oscar est quelqu'un de très créatif. Un homme de défis aussi: il lance une idée pour voir ce que vous allez en faire. On s'est vite aperçu qu'on arrivait à construire quelque chose de nouveau ensemble. Ce que vous entendez aujourd'hui et ce que vous entendiez il y a quelques années, ce sont deux Peterson différents. C'est une expérience incroyable: à 80 ans, cet homme développe des choses qui étaient restées en lui. Ce que je peux vous dire, c'est qu'il est en pleine transformation: je ne sais pas ce que sera le Peterson nouveau, mais je sens que quelque chose est sur le point d'arriver.

– Il a joué avec à peu près tout le monde. Est-ce qu'on le ressent lorsqu'on joue avec lui?

– Oh oui! Par lui j'accède à tous les géants avec lesquels je n'ai pas eu la chance de jouer: Lester Young, Art Tatum…

– Ses problèmes de santé font qu'il ne peut plus jouer de façon aussi brillante qu'autrefois…

– Bien sûr, sa main gauche est à peu près immobilisée, mais n'oubliez pas qu'Oscar a toujours été une force de la nature: c'est comme s'il y avait maintenant deux mains dans sa main droite. C'est quelqu'un qui sort renforcé des épreuves.

– Certains disent que son œuvre est terminée, qu'il ferait mieux d'arrêter. Qu'en pensez-vous?

– Ça le tuerait! Sérieusement, c'est quelqu'un qui aime les gens, qui donne plus que ce qu'il devrait. Je le trouve profondément respectable. Certains aimeraient qu'il arrête? Pour laisser plus de place à Brad Mehldau? C'est chez eux qu'il y a un problème! Oscar Peterson a une définition du beat qu'aucun jeune pianiste ne possède aujourd'hui. J'espère être là pour entendre sa dernière note, parce que je suis sûr qu'elle sera belle.