Scènes

Am Stram Gram, les élans de son cœur

Stupeur à Genève! Le théâtre pour jeune public a des soucis cardiaques. Une opération de sauvetage est menée jusqu’à dimanche

Et si le cœur d’Am Stram Gram s’arrêtait de battre? Et si le théâtre genevois perdait ses pulsations et son élan? A voir le nombre de défis percutants que Fabrice Melquiot relève chaque saison, la catastrophe n’est pas près d’arriver. Mais, dans A(e)ntre, Emilie Blaser s’amuse à simuler le pire et, au fil d’un spectacle itinérant qui va du foyer aux WC, la comédienne mobilise le public pour sauver le palpitant du bâtiment. L’opération, ludique et interactive, fait le bonheur des enfants.

Emilie Blaser n’imagine pas seule la mort et la résurrection des lieux. La musicienne Alexandra Bellon accompagne le sauvetage de ses percussions et résout même une équation en dessinant ses sons. Craies et tableau noir, le moment scotche l’audience. Même sidération lorsque Emilie Blaser descend en rappel dans les entrailles du théâtre et déchire la membrane rouge qui abrite le cœur de la maison. Les plus jeunes tendent une main secourable à l’alpiniste, certains lui massent même le dos pour la tranquilliser.

Mains pleines de sang

Le troisième partenaire de l’expédition? Le très facétieux Yann Verburgh, qui invente des histoires à frémir debout tout en ne lâchant rien sur l’érudition. Au début, parce qu’un tuyau pleurait, c’est lui qui a traficoté dans la zone cardiaque et provoqué le crash du système. Les mains pleines de sang, il interrompt Emilie Blaser qui, dans le foyer, présentait la genèse architecturale du théâtre, pour avouer son forfait.

Plus loin, dans le coin livres, l’auteur nous en apprend de belles sur le théâtre et ses diverses acceptions. Le saviez-vous? En situation de guerre, le «théâtre des opérations» n’avait rien de militaire à l’origine. Il désignait l’endroit où les blessés étaient amenés pour être opérés. Une pièce dont les murs étaient peints en rouge pour éviter que les nouveaux venus soient terrorisés par les jets de sang déjà versé…

A(e)ntre, c’est surtout une vaste énigme à résoudre. Avec messages secrets, calculs savants, graines à planter et costumes à décoder. Oui, en file indienne, le public descend dans les loges du théâtre pour enfiler ou coiffer un élément d’un des costumes qui ont marqué les esprits. On retrouve avec émotion le chapeau du capitaine Crochet, relique du Peter Pan mis en scène par Jean Liermier, en 2000. Et on enfile avec allégresse la coiffe bleu pailleté d’un canard qui a sans doute cancané dans Alice et autres merveilles créé par Fabrice Melquiot en 2007.

L’émotion de Dominique Catton

Cette opération de sauvetage est aussi, derrière l’urgence, un hommage à l’homme par qui tout est arrivé. Dominique Catton, trop tôt disparu en septembre dernier, fut le premier metteur en scène européen, fin des années 1980, à demander et obtenir un théâtre de cette qualité pour le jeune public. La beauté du bâtiment, inauguré le 28 avril 1992, fit taire tous les détracteurs du quartier qui avaient «peur du dérangement occasionné par les enfants», raconte Emilie Blaser, dans le prologue du foyer.

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Les derniers mots appartiennent au fondateur. Ils sont tirés d’une interview audio dans laquelle on l’entend s’émouvoir des parfaites proportions de la scène et de la salle. Assez grand pour un opéra, assez petit pour parler à chacun, salue Dominique Catton avec cette émotion qui donne des frissons. C’est une certitude: le cœur d’Am Stram Gram est immortel.


A(e)ntre, jusqu’au 16 décembre. Théâtre Am Stram Gram. Genève.

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