Jean-Luc Godard, superstar? Ou Jean-Luc Godard, roi des ringards? Ni l’un, ni l’autre. Les apprentis comédiens d’Am Stram Gram ne sont pas en train de tailler un costard à Godard. Si ces jeunes de 14 à 25 ans travaillent assidûment sur le spectacle «Jean-Luc», c’est pour créer une proposition-miroir. Un florilège de leurs propres questions en écho aux films du réalisateur qui a si bien su raconter la jeunesse de son temps, ses engagements et ses préoccupations. Fidèle à l’esthétique du cinéaste, «Jean-Luc» avance par collages. Des bouts de films et d’interviews du maître, des bouts d’impros et de textes des ados. Le tout mis en forme par le directeur des lieux, Fabrice Melquiot, et en scène par la très dynamique Mariama Sylla. Reflets d’une répétition.

Lire aussi: Fabrice Melquiot, l'écriture et la vie 

«On n’a plus que quatre semaines de travail. C’est une création chorale, il faut être là!» Lundi 3 janvier, 13h30, dans la grande salle d’Am Stram Gram, Mariama Sylla est chiffonnée. Sur les onze comédiens qui entament cette semaine de répétition volée aux vacances scolaires, une comédienne, malade, manque à l’appel. Ce premier jour, l’absente est remplacée par une amie de passage. Sauvés! On ne mesure pas assez le stress d’une création avec de jeunes acteurs. Pour les ados, le théâtre, c’est important, vital même, mais ça reste un loisir. Pour les profs, l’ambition est placée haut et chaque absence est une souffrance. D’autant que «Jean-Luc» figure au programme officiel d’Am Stram Gram et au générique du festival Ctrl-J. Le festival Ctrl-J? «Trois jours d’agitation artistique en avril où on laisse les clés aux 15-25 ans pour éclabousser nos scènes de leur talent», répond Fabrice Melquiot, initiateur du projet. Le Théâtre de Carouge et Le Poche abriteront eux aussi les hold-up poétiques et autres party littéraire nés de cette mobilisation. Et «Jean-Luc», dans ce cadre, fera tout sauf de la figuration…

Retour à la répétition. Mariama enchaîne, enthousiaste: «On a visionné le travail d’octobre. Durant cette première semaine de jeu, vous êtes partis dans tous les sens, c’est très riche, très précieux. On va garder beaucoup d’idées et de situations que vous avez inventées.» Chronologie. Au printemps dernier, les ados de l’atelier-théâtre ont visionné des films de Godard, comme «Le Mépris», «A bout de souffle», «Vivre sa vie» ou «Adieu au langage». Ensuite, en écho à ces héros, les jeunes ont écrit des monologues, des listes qui les définissent: ce qu’ils aiment, ce qu’ils redoutent, de quoi ils rêvent, etc. En parallèle, ils ont improvisé sur cette idée d’identité. Enfin, durant l’été, Fabrice Melquiot a écrit une partition qui mêle leurs voix aux écrits et dialogues de films de Godard. Au total, un texte qui claque, vivant, haletant, complexe parfois avec ces couches superposées, mais jamais pesant, même quand il déroule avec force détails la biographie du cinéaste âgé de 84 ans.

La situation? Une mise en abyme. L’histoire raconte comment une bande de comédiens squatte un théâtre pour faire un spectacle sur Jean-Luc Godard et comment des liens, notamment amoureux, se tissent entre eux. Les jeunes, qui se nomment par leur prénom, jouent tantôt leur propre rôle à peine décalés, tantôt des situations de la vie quotidienne – comme une séquence de bavardage urbain- ou encore certains des personnages mythiques de JLG. Avant d’ouvrir les festivités sur le plateau, Mariama Sylla insiste sur ces différents états de jeux et rappelle le profil de chaque acteur, pour fortifier leur engagement. «Le jeu, c’est l’autre. Si vous ne prenez appui que sur vous-même, il ne se passera rien.» La metteur en scène dresse la liste: «Marie, c’est la militante, excessive, la meneuse. Aymeric aime Christina, c’est uniquement pour ça qu’il est là. Louison, c’est la nostalgique, celle qui regrette les années soixante-septante, cette époque de rébellion. Christina, elle, n’a qu’un seul objectif: jouer avec Godard.» Et il en va aussi ainsi de Jeanne, Amélie, Azucena, Bokar, Nevine, Lara et Pauline. Tous écoutent en souriant. Ce n’est pas eux, mais certains se reconnaissent un peu. Ils se charrient. Vite fait.

En ce jour de réglages techniques – le spectacle joue avec un décor en mouvement, des projections vidéo et des insertions de sons- les comédiens ont intérêt à ne pas se dissiper, même lorsque Mariama parle avec la scénographe et costumière Maria Muscalu, avec le musicien Simon Aeschimann ou avec le vidéaste Gabriel Bonnefoy. «Restez attentifs, alerte la metteur en scène. Tous les changements que l’on décide vous concernent.» C’est que les jeunes acteurs ne quittent jamais le plateau. Ils sont tous toujours à vue pendant la représentation et c’est eux qui déplacent les panneaux blancs qui se transforment occasionnellement en écran. Dans le premier tableau, tout en dissertant sur le droit ou non de faire un spectacle sur Godard, ils poussent un caddie rempli de livres – hommage au bibliophage JLG- et un fauteuil à roulettes sur lequel apparaît mystérieusement la silhouette du maître… Le corps en jeu, toujours, tout le temps. «Souvenez-vous des improvisations faites en octobre: si vous ne jouez pas, vous mourez. Pensez à vos consonnes et à votre colonne vertébrale!», lance Mariama.

On est soufflé. Monter un Molière quand on ne répète qu’une fois par semaine et durant les vacances scolaires, c’est déjà corsé. Mais créer un spectacle ex nihilo où se mélangent les niveaux de narration, où l’image vidéo vient dialoguer avec les acteurs en scène, où il s’agit de parler de soi tout en évoquant les figures d’un passé glorieux et où tout, tout le temps, est à inventer, l’affaire relève du pari très risqué. Fabrice Melquiot sourit: «J’ai confiance. Ces jeunes sont d’une richesse inouïe. Et si on veut obtenir beaucoup, il faut beaucoup demander.»

Aymeric, 19 ans, n’est pas affolé. Même s’il se forme comme documentaliste, il aimerait devenir comédien et ne craint pas le vertige des planches. Depuis sept ans, le jeune homme fréquente des ateliers-théâtre. D’abord en France, dans une MJC, où il a écrit des spectacles à partir de rien et joué «La Visite de la vieille dame» et, depuis deux ans, au Théâtre Am Stram Gram. «Godard? J’avais vu «Le Mépris» vers 14-15 ans, mais j’étais trop jeune, je n’avais pas vraiment compris. Tout de même, j’avais déjà été séduit par le côté fou, la différence. Maintenant que j’ai revu ses films, j’aime beaucoup. J’adore les plans interrompus et repris en arrière sous un autre angle. J’aime aussi quand Belmondo s’adresse directement aux spectateurs.» Dans la pièce, Aymeric est amoureux de Cristina, sans succès, et cet amour sans retour lui vaut un monologue très godardien: «Punis-moi/Fais de moi un oiseau sans ailes/un boxeur sans talent/un fil à linge/un slip trop large/Fais de moi/La mèche d’une bougie/Un balai à chiottes/Une abeille morte/Une tache de sang/Un vendeur Ikea.»

Jeunesse d’hier, jeunesse d’aujourd’hui, mortel ennui parfois, amour toujours. Et cette question: le cinéaste de Rolle viendra-t-il voir le spectacle à son effigie? «J’espère, rêve Mariama. Puisqu’on joue sa fausse présence en scène, ce serait formidable s’il était présent pour de vrai dans la salle!»


Jean-Luc, du 15 au 24 avril, Théâtre Am Stram Gram, Genève, 022 735 79 24, www.amstramgram.ch, dès 10 ans.