Scènes

A Am Stram Gram, on mélange les âges pour le meilleur du théâtre

La salle genevoise tout public propose chaque lundi un atelier multigénérationnel. Et innove en confiant sa prochaine programmation à un collectif incluant des enfants et des adolescents.

«Cherchez le point central de l’espace.» «Sentez le groupe, sentez votre corps, sentez le poids du corps sur les pieds.» «Très lentement, vous vous éloignez les uns des autres, sans couper le fil.» «On regarde et on se laisse regarder. Ne surchargez pas l’intention!» Chaque lundi soir, Am Stram Gram propose un atelier théâtre à l’image de son directeur, Fabrice Melquiot, et de son bras droit pédagogique, Mariama Sylla: un moment délicat, basé sur l’écoute des autres et de soi. La particularité de cette activité offerte depuis six ans? Les participants ont de 15 à plus de 60 ans. L’an dernier, le doyen, Constant, annonçait même 81 ans. Cette mixité d’âges offre plus de variété et plus de liberté, assurent en chœur les 20 compagnons, à la fin de la soirée.

Am Stram Gram n’est pas qu’un théâtre. Lotos poétiques, bals littéraires, parapluies-théâtre ou encore La nuit au théâtre: la salle genevoise dévolue à tous les publics multiplie les initiatives originales qui permettent à chaque spectateur de s’approprier le lieu et de devenir un peu, beaucoup, l’inventeur de sa propre vie. Fabrice Melquiot est ainsi. Il croit dans la force des liens et des mots. Il croit que le monde peut changer si chaque être humain crée en lui un espace de poésie. Tellement, d’ailleurs, qu’il est en train de relever ce pari inédit: la saison 2019-2020 d’Am Stram Gram sera entièrement programmée par un collectif qui inclut cinq enfants et adolescents proches du théâtre (voir complément).

Jeu dangereux

Cet état d’esprit, on le retrouve dans l’atelier théâtre intergénérationnel du lundi soir. Dès le seuil de la salle, on sent une espièglerie et un bonheur d’être réunis. De sa voix douce, Mariama Sylla égrène les consignes. «Les liens ne sont pas cassables, on peut les étirer sans les casser», observe-t-elle, alors que les participants vont et viennent en tentant de construire un «corps total». Plus tard, Fabrice Melquiot lance ce jeu un rien dangereux. «Vous choisissez un numéro de un à sept. Lorsque je dis votre numéro, vous vous écroulez au sol. Les autres doivent faire en sorte de vous éviter la chute.» Premier round, le trois sort. Deux corps cèdent, personne n’a le temps de freiner leur affaissement. Rires. Le maître du jeu précise la consigne. «En fait, il y a le temps de l’impact, celui de l’évaluation et celui de l’action.» On comprend que ces trois étapes valent aussi pour le théâtre, permettant au texte de prendre toute sa dimension. Ici, l’exercice est sans parole, c’est le corps qui parle. On relance le dé? Le six sort, et là, un adolescent reçoit l’impact, encaisse la flèche et se dégonfle lentement. Il est soutenu par le groupe qui, à coups d’épaules, de dos, de cuisses, empêche son effondrement.

«Ce sont mes mots»

Fabrice Melquiot est un auteur pressé dont les textes fuguent souvent, haletants et urgents. Pourtant, dans cet atelier théâtre, la sérénité et le silence dominent. Comme s’il fallait trouver un état de détente pour mieux cavaler ensuite sur les mots et sur le plateau. Cet exercice encore. Mariama Sylla dispose des cartes au sol qui contiennent des phrases, concrètes ou poétiques. Au signal, chaque participant ramasse le billet proche de lui et se laisse inspirer. Galerie d’attitudes. Certains se ferment, boudent. D’autres sautent comme des cabris réjouis. Une participante devient menaçante et fonce sur chacune, chacun, le regard provocant. L’excitation est palpable. Temps mort demandé par Melquiot. Le metteur en scène tempère. «Ces données ne produisent pas forcément du jeu. Elles sont comme des pensées qui traverseraient votre esprit. Vous devez vous les approprier, vous dire: ce sont mes mots plutôt que jouer une intention. Après, ne vous laissez pas écraser non plus par trop de sérieux!»

Lire aussi: Fabrice Melquiot, l’écriture et la vie

Pas facile de vivre en Melquiotie? Dans cette contrée exigeante où, à chaque instant, l’être doit l’emporter sur le faire. Si, à voir les sourires et les commentaires. Au terme de l’atelier, chaque participant livre son observation. Déjà, cette question qui intrigue. Qu’est-ce que ça fait aux adolescents de jouer avec des partenaires qui pourraient être leur maman? «Ça enrichit le travail, commence Alma. Comme on est souvent amené à réfléchir à des thématiques, le point de vue de participants plus mûrs amène de nouvelles idées.» Pablo et Kevin abondent dans ce sens: «Mixer, c’est bien. Quand on a parlé du temps, on a eu des perceptions différentes de l’âge, c’est sympa.» «Ah oui, se souvient Alma. A ce sujet, une participante a commencé à s’arracher les cheveux blancs. J’ai compris que je n’avais jamais pensé à ce geste!»

Plus de respect et de liberté

Du côté des participantes plus âgées, même sentiment d’ouverture et de confiance partagées. «Dans une improvisation, j’ai joué une adolescente sans le remarquer», observe la pétillante Isabelle. La douce Catherine confirme cet enthousiasme: «Cet atelier est précieux, joyeux. C’est un lieu délicat.» Amélie, 18 ans, poursuit: «Le mélange des âges nous protège de la caricature. Si, entre ados, on joue un vieux, on va sans doute forcer le trait. Ici, on regardera mieux ce qu’on ressent à l’intérieur pour composer ce personnage.» Plus de finesse, donc. Et de respect. Même la liberté sort renforcée: «On se sent moins jugé ici que dans un atelier théâtre composé uniquement d’ados. Il y a plus de bienveillance», observent encore les jeunes. De projets en initiatives originales, Am Stram Gram réussit son pari: constituer une communauté fervente, presque une famille.

Atelier théâtre intergénérationnel, les lundis soir, Théâtre Am Stram Gram, Genève.


Une saison programmée à dix

C’est une première en Suisse et sans doute en Europe. La saison prochaine, les spectacles d’Am Stram Gram (ASG) ne seront pas choisis par son seul directeur, Fabrice Melquiot, mais par un collectif de dix personnes, dont cinq sont des enfants et des adolescents qui participent depuis plusieurs années aux ateliers du théâtre. Pourquoi cette initiative inédite? «Parce que ces jeunes, que l’on appelle les compagnons, sont nos premiers spectateurs et que l’intelligence collective permet d’aboutir aux choix les plus pertinents, les plus exigeants et les plus fins, en accord avec notre cahier des missions et des charges», répond le directeur.

Le collectif, qui accueille aussi quatre collaboratrices d’ASG, parmi lesquelles l’administratrice et la responsable de la communication, se réunit une fois par mois pour étudier une vingtaine de dossiers et ce sont toujours les plus jeunes qui prennent la parole en premier. Ensuite, les dix programmateurs rencontrent les auteurs et metteurs en scène retenus et, là aussi, lors du débriefing, les benjamins donnent leur ressenti en priorité. Interrogée par le magazine Marie-Claire, Zoé, «compagnonne» et programmatrice de 12 ans, relève que le théâtre permet de répondre à des questions «ensemble». Dans le cadre de ce collectif, elle apprécie de pouvoir parler de ses goûts et donner son avis sans qu’on la juge. Ses critères? «Un bon spectacle fait voyager dans un monde complètement différent et contient un message sans cliché.» 

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