Fabrice Melquiot, auteur au grand cœur, a dirigé pendant neuf ans l’institution fondée par Dominique Catton, en impliquant les utilisateurs du lieu dans le quotidien de la maison, jusque dans ses choix de programmation. C’était une première et les fidèles ont apprécié.

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Sûr que Joan Mompart ne va pas rompre cette belle entente entre la scène jeune public et ses habitués. Sautillant comme au premier jour, le nouveau directeur nous montre d’entrée, sur le trottoir, une coquetterie qui a du sens. «Regarde, j’ai fait nettoyer les pierres de la façade pour que le théâtre soit clair, accueillant!» C’est que, en mars prochain, le bâtiment fêtera ses 30 ans. «Voilà aussi pourquoi j’ai «libéré» les oiseaux qui zébraient le hall intérieur. Je voulais dégager l’espace pour rendre hommage à l’architecture de Peter Böcklin.» A la place des volatiles géants, une lune en plume frémit au vent. Un trait de légèreté signé Isa Barbier, qui dit bien l’esprit ailé du nouveau timonier.

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Le Temps: Quel est l’axe de votre première saison qui sera présentée ce vendredi au public?

Joan Mompart: Je souhaite créer des liens entre les générations en organisant des agoras où la parole de chaque participant, quel que soit son âge, a la même valeur. La première agora, qui aura lieu les 27 et 28 novembre, s’intitule «Et les filles?» et posera la question d’être fille ici, mais aussi dans des pays où c’est moins évident. Il y aura un film, un brunch, des lectures et une Landsgemeinde jeunesse, c’est-à-dire un vote démocratique sur les sujets discutés.

La seconde agora, qui se déroulera sur le même modèle les 9 et 10 avril, abordera l’urgence climatique avec Célia Sapart. Cette glaciologue a écrit Sol au pôle Nord, un récit pédagogique qu’elle adapte pour le théâtre avec la metteuse en scène Emilie Blaser. Tout au long de l'année, Am Stram Gram va pratiquer la fantaisie dissidente pour réhumaniser le monde.

Est-ce qu’on retrouve cette thématique transgénérationnelle dans les spectacles programmés?

Oui. Dans La Dispute, à voir en octobre, Mohamed El Khatib s’est intéressé à la séparation conjugale, mais du point de vue des enfants. Il a recueilli des témoignages dans les écoles et a sélectionné dix de ces jeunes pour montrer comment les petits «refont leur vie» après la rupture des grands.

Histoire de famille, aussi, avec «Au non du père» qui s’annonce bouleversant…

Dans ce spectacle, on retrouve Anissa A., une des vibrantes interprètes de F(l)ammes, création d’Ahmed Madani qui avait embrasé la Comédie en 2017 en présentant la France métissée à travers dix femmes issues de la migration. Là, dans Au non du père, Anissa évoque son voyage sur les traces de son géniteur qui ne l’a pas reconnue. Elle interpelle aussi les jeunes du public sur leurs propres liens au père.

Une programmation très responsable! Y a-t-il aussi de la place pour l’imaginaire?

Bien sûr, et d’ailleurs, cette question est centrale pour moi. Je suis passionné par l’idée qu’il n’y a pas un réel, mais plusieurs réels en fonction de nos différentes perceptions. Voilà pourquoi j’invite Steven Matthews, le metteur en scène à la fois punk et délicat de La princesse eSt le chevalier, à rendre compte des multiples visions de la réalité. Il met en scène des personnages au pied d’un arc-en-ciel dont les péripéties montrent très bien qu’on voit toujours ce qu’on souhaite voir.

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Côté fantaisie, on se réjouit aussi de découvrir la vision de Buster Keaton par le très baroque Marcial Di Fonzo Bo…

C’est LA gourmandise de la saison, à savourer en mars. Quand je courbais l’école, enfant, dans la banlieue de Barcelone, les films de Buster Keaton étaient mon refuge. Avec Elise Vigier, Marcial réinvente la magie du cinéma muet et montre comment Buster maîtrisait… les chutes!

Cet art de la chute et de la récupération est également au cœur de l’esthétique de Willy Wolf, en janvier. Un spectacle de cirque qui en met plein les yeux, mais dans lequel les acrobates semblent toujours étonnés de leurs performances.

A propos de choc visuel, vous frappez fort avec une nouvelle ligne graphique très claire et votre programme de saison qui ressemble à un petit livre…

Avec les graphistes genevois Neo Neo, on a développé une esthétique directement accessible aux enfants. Chaque spectacle est résumé par le dessin d’un objet, d’un animal ou d’un personnage. Quant au livre de saison, il suit la même logique avec, pour chaque rendez-vous, la vision d’Elvan, un ou plutôt une esprit qui présente le spectacle avec ses mots imagés.

Par souci écologique, on a utilisé du papier recyclé et réduit de 40 000 à 17 000 le nombre de plaquettes de saison. A côté de ce petit livre orange, on a aussi conçu un dépliant en carton qui résume le programme en un coup d’œil.

Vous-même, Joan Mompart, que proposez-vous cette année?

Au début, je ne voulais rien créer pour me consacrer entièrement à mon nouveau métier de directeur. Mais comme j’ai beaucoup collaboré en tant que conteur aux spectacles de l’Orchestre de la Suisse romande, Steve Roger m’a poussé à amener l’OSR à Am Stram Gram. Ainsi, en mai, sur un texte d’Elisa Shua Dusapin et une création musicale de Christophe Sturzenegger, je raconterai une version particulière de la légende du colibri. J’aime beaucoup cette idée que, pour que le monde se porte mieux, chacun fasse sa part, à sa mesure.


Théâtre Am Stram Gram, Genève. La cérémonie d’ouverture du 27 août est déjà complète.