roman

«Amalia Albanesi», saga intime

Dans ce premier roman, Sylvie Tanette croise le souffle atemporel des légendes avec le temps très court d’aujourd’hui

Genre: roman
Qui ? Sylvie Tanette
Titre: Amalia Albanesi
Chez qui ? Mercure de France, 136 p.

Un roman familial tissé depuis tous les bords de la Méditerranée, une épopée intime de quatre femmes du Sud, une saga en 130 pages sur des générations de migrants des Pouilles à Marseille en passant par Beyrouth. Pour son premier roman, Sylvie Tanette a trouvé le ton juste, un tressage délicat et savoureux entre le rythme atemporel des contes et légendes et celui, nerveux, urgent, des vies d’aujourd’hui. Cette tension entre ces deux temps, ces deux souffles, est rigoureusement tenue et donne à Amalia Albanesi un charme irrésistible.

Un dimanche matin, une maman doit aider son petit garçon Théo à faire ses devoirs pour le lendemain. L’aide des parents est même spécifiquement requise par la maîtresse, ce qui énerve d’emblée la maman, qui s’exprime à la première personne en ne mâchant pas ses mots. Quoi qu’il en soit, il s’agit de remplir l’arbre généalogique de la famille. Dans les cases préparées, il faut mettre les noms des parents, des grands-parents et des arrière-grands-parents.

La maman sèche assez vite et doit appeler sa propre mère au téléphone. Une fois, deux fois, un nombre incalculable de fois. Car le devoir d’école devient vite l’occasion de découvrir un passé familial haut en couleur, en exils, en fuites, en disparitions et longtemps relégué dans les placards intimes. Dans la cuisine familiale, quelque part en France pas loin de l’océan, trois femmes vont reprendre vie, avec toute la force que procurent le temps écoulé et l’imagination, qui du coup, prend ses aises. Cet espace-là est précisément celui de l’écriture, et Sylvie Tanette l’investit avec l’assurance et la simplicité apparente du conte.

En quelques traits nets, Amalia s’imprime dans la rétine du lecteur. Nous sommes à Tornavalo, dans les Pouilles, au début du XXe siècle. Petite fille, Amalia rêve en menant l’âne par les chemins vers la falaise. Des images la hantent, elle ne voit pas ce que les autres voient. A ses yeux, les oliviers sont des âmes emprisonnées qui tentent de s’échapper en tendant les bras vers les cieux. Et toutes ces branches de ronces qui lui griffent les bras et le visage et qu’elle doit sans cesse écarter avec un bâton si elle ne veut pas être étouffée, elle en a peur et y voit les griffes du diable.

Ses bizarreries sont tolérées par la famille et les villageois. Jusqu’au jour où Amalia tue l’âne. En fait, par un concours de circonstances improbable, l’âne tombe simplement de la falaise. Mais dès lors, aux yeux de tous, Amalia sera dotée du pouvoir maléfique de faire tomber humains et animaux du haut de la falaise par l’échange d’un seul regard.

Amalia sera sauvée de l’isolement par l’arrivée au village d’un jeune homme, Stepan Iscenderini, qui vient d’au-delà de la mer Noire, d’après ce qu’il dit. Pour cela et pour ses yeux verts aussi, il est à la hauteur des rêves d’Amalia. Et ils vont partir tous les deux, en laissant leurs deux fils derrière eux. Sans savoir où ils vont. Quitter Tornavalo et sa terre rouge qui envahit tout, qui recouvre tout, quitter la famille et l’enfermement, aller voir au-delà de l’Adriatique, tel est le but. Réussir, ailleurs.

Ce premier départ n’est que le premier d’une longue suite: l’Egypte, l’Espagne, le Liban, la France. Toutes les femmes des générations suivantes prendront aussi le large. La narratrice, qui, plus jeune, a repoussé l’héritage méditerranéen, s’est détournée de Marseille pour respirer un autre air que celui du port, s’émeut devant ces toutes petites femmes du Sud qui se sont envolées au bras d’hommes venus d’ailleurs pour rêver, plus loin, et tout reconstruire.

Avec un style qui exclut toute mièvrerie, cette chaîne de recommencements et d’amours est reconstituée dans l’urgence par la narratrice qui doit terminer le devoir de son fils. Dans l’urgence aussi de découvrir ces destins enfouis qui la constituent.

La terre à Tornavalo est rouge. Amalia et sa fille Luna n’ont jamais pu se défaire de cette poussière qu’elles avaient emportée avec elles jusqu’à Alexandrie, Beyrouth, Marseille, partout. Comme un écho de la terre d’où sont nées les légendes intimes, les plus fortes, celles que l’ont se transmet de génération en génération.

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Sylvie Tanette

Extrait

«Amalia Albanesi», p. 19

«Un jour, Amalia avait dit à ses frères quela plaine de Bari n’était probablement qu’un immense cimetière,où chaque mort était devenu un olivier»
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