Littérature

Amalric et Jaccoud, les mots pour le dire

Dans le cadre de la Fureur de lire, Mathieu Amalric lit «Au Revoir», un texte inédit d’Antoine Jaccoud. Le comédien et cinéaste français partage avec le scénariste et dramaturge lausannois le sens de l’amitié et le goût de l’intensité

Une voix atonale et fraternelle que tempèrent des bémols de gravité existentielle. Des mots simples, parfois émaillés de régionalismes, pour évoquer des destinées étriquées. Mathieu Amalric et Antoine Jaccoud. L’accord parfait de deux sensibilités, de deux talents. Les complices se retrouvent à Genève, dans le cadre de la Fureur de lire, festival littéraire itinérant, autour d’un nouveau texte.

Un comédien d'exception

Sociologue de formation, Antoine Jaccoud s’est essayé au journalisme avant de devenir scénariste. Il a collaboré avec Jean-Stéphane Bron, Jacqueline Veuve, Dominique de Rivaz, Denis Rabaglia ou Bruno Deville. Son travail avec Ursula Meier (Home, L’Enfant d’en haut) est impressionnant. Il n’y a pas que le cinéma dans la vie, il y a aussi le théâtre. Le dramaturge lausannois, qui a Thomas Bernhard pour phare, mais «c’est comme les Cailler Femina, il ne faut pas en abuser», excelle dans l’écriture de monologues doux-amers sur la condition humaine (ou animale…).

Beaucoup pensent que Mathieu Amalric est le meilleur comédien de France, voire du monde. D’une intensité presque inquiétante, il brûle dans les films de Noémie Lvovsky, Roman Polanski, Steven Spielberg, Alain Resnais ou Arnaud Desplechin, son compagnon de route (Rois et reine, Un Conte de Noël, Les Fantômes d’Ismaël…), quand il ne fait pas le méchant dans un James Bond. Le comédien hanté se double d’un cinéaste brillant, comme en témoignent Tournée ou le récent Barbara.

Destination Mars

Mathieu Amalric et Antoine Jaccoud, «deux phares de la masculinité contemporaine», comme précise l’homme de plume, qui maîtrise à la perfection l’art du second degré, se sont rencontrés sur le tournage lausannois de L’Amour est un crime parfait. Le «psychanalyste suisse» des frères Larrieu avait invité les réalisateurs et leur acteur à souper. «C’était très simple, et très cordial. Il y avait de la soupe, du fromage et du vin.» Le dramaturge et l’acteur sympathisent.

A l’occasion d’un week-end consacré à Ursula Meier au Centre culturel suisse de Paris, en novembre 2013, Mathieu Amalric lit Le mari de et Le Type du sex-shop. Sensible au monde de l’écrivain, aux perversions, aux pulsions qu’il décrit, «à sa chaleur, à sa bizarrerie, à son sens politique caché», il récidive le printemps dernier à Vidy aux côtés de Marthe Keller dans Avant, un texte qui fait entendre la voix d’un taureau et d’une vache sur le chemin de l’abattoir. «C’est dément, ce qu’Antoine a fait! Ce dialogue entre deux bovins qui parlent des plaisirs de la vie! Magnifique et tout simple!» s’enthousiasme le comédien.

Antoine Jaccoud salue «la loyauté, la générosité de Mathieu. Je deviens de plus en plus hyperactif et je sens une certaine proximité avec lui dans l’ivresse, la fièvre de tout goûter. J’admire chez lui un appétit qui ressemble au mien, ainsi qu’une forme de romantisme, le refus de la résignation, la recherche de l’intensité… Je ne sais pas si on peut être heureux, mais on peut être présent. Et lui il est incroyablement présent. Immensément là!»

Comme les rapports amoureux

Au lieu de gloser, Mathieu Amalric préfère invoquer Montaigne et La Boétie: «Parce que c’était lui; parce que c’était moi.» Attrapé à Lisbonne entre deux avions, il désamorce toute tentative d’exégèse: «Je ne me pose pas beaucoup de questions. Antoine est un chouette gars. Je l’adore. Faire des films ou des lectures, c’est comme les rapports amoureux, comme les liens qu’on a avec ses enfants ou ses amis. J’aime ce gars. Il va venir me chercher à l’aéroport. On va sortir du vin et, le soir, dire un texte que je ne connais pas encore. Ça me plaît.»

Au Revoir, c’est le monologue d’un père prenant congé de ses enfants qui partent s’établir sur Mars. «Pour les marxistes, l’horizon c’était changer le monde; maintenant c’est aller sur Mars. C’est vertigineux, médite Antoine Jaccoud. Il y a des milliers de personnes prêtes à embarquer pour ce voyage sans retour. Que ressentent les parents dont les enfants sont partis? Aller sur Mars, c’est mourir pour les autres… Je m’intéresse au point de vue de ceux qui restent. C’est une métaphore du jour où mes enfants s’en iront. Je me rends compte que j’écris beaucoup d’adieux – aux bêtes, aux enfants…»

Timbrer juste

La «célérité de l’esprit» qu’il observe chez Mathieu le fascine: «Entre le moment où il lit avec les yeux et celui où il lit avec la bouche, il travaille avec son intelligence d’acteur. Il se livre à une petite analyse pour timbrer juste. Il a un timbre formidable, un truc que Bashung avait: une certaine puissance, mais toujours fragile. Il y a des doutes, des incertitudes, comme dans ses films.»

Le liseur parle d’un «travail d’athlète. Une lecture se prépare comme une randonnée, comme on consulte une carte. Les mots sont des vallées, des monts. J’essaie d’être à la hauteur du cadeau qu’Antoine nous fait. Il a des couleurs dans les mains… Antoine Jaccoud… Tu as envie de passer un moment avec lui, avec ses mots, dans son monde. J’ai la chance de pouvoir le faire, parce que je suis un type disponible. C’est ma seule qualité.»

L’amitié au sommet

Antoine Jaccoud admet n’être pas du tout visuel. Pour composer ses monologues, au bistrot, dans le train, il tend l’oreille. A la moindre otite, il court chez l’ORL pour ne pas devenir «aveugle des oreilles».

«Ses mots sont des sonorités, de la musique, oui, reconnaît Mathieu Amalric. Ses mots sont un nectar. Je ressens sa souffrance, son espoir et ça me plaît.» Il récuse avec effroi le titre d’homme d’image qu’on lui propose: «On n’est ni homme d’image, ni homme d’oreille!» Il réaffirme la préséance de l’amitié, des relations humaines sur toute autre considération à travers cette «question qui travaille Antoine: que peut-on préserver de l’être humain aujourd’hui?»


La Fureur de lire. Genève, du jeudi 23 au dimanche 26.

Au Revoir, d’Antoine Jaccoud, lu par Mathieu Amalric, Théâtre de la Madeleine, vendredi 24, 22h30.

Film et lecture: «Monde animal», Pully, City Club. Projection du film Grizzly Man, de Werner Herzog, à 14h30, suivie à 17h d'une lecture par Marthe Keller et Mathieu Amalric d'Avant, d’Antoine Jaccoud.

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