Le service en resto, elle connaît. Elle a souvent fait ça, pour payer les études. Alors lorsque le serveur pose un second risotto aux bolets et un second plat de spaghetti bolognaise en lieu et place des desserts, Amandine éclate de ce rire si particulier, franc et sonore, qui a «scotché» l’autre soir les téléspectateurs de TF1.

«En salle, j’étais un peu comme ce garçon, très tête en l’air, le genre à confondre l’ordre des plats et des tables», dit-elle. Bistrot la Cantina, à Morges. Sitôt assise, des gens se lèvent pour lui serrer la main, oser une bise, lui dire «bon appétit et bonne chance pour ze Voice». Mademoiselle a déjà ses quarts d’heure de célébrité. «Vous vous rendez compte? Six minutes à chanter à la télé et on me demande des autographes, des selfies et j’ai 15 000 like sur ma page Facebook. Le monde est bizarre. Mais je sais que ça peut faire vite pschitt.»

Elle a la tête sur les épaules

Amandine Rapin (24 ans) a la tête sur les épaules et une chevelure abondante qui d’ordinaire couvre le tout. Mais ce midi-là, elle porte la coiffe dite ananas, sorte de volumineux épis que ses élèves adorent. C’est pratique pour enseigner. Elle est prof de musique à Apples et Château-d’Œx. Quand TF1 a débarqué pour filmer in situ celle qui n’était encore que candidate à «The Voice», les gosses ont vécu «une éclate totale».

La prof Ananas face à Zazie, Garou, Mika et Florent Pagny, ouah… «Ils savaient tous que l’émission était enregistrée, ils savaient donc que je savais si j’avais passé ou non mon blind (les quatre juges tournent le dos et n’évaluent qu’à la voix, ndlr), pendant plusieurs jours ça a été une sacrée pression. Deux cents élèves qui m’épiaient, me harcelaient de questions, essayaient de me piéger. J’ai tenu le coup. La production nous demande de garder tout secret mais de toute façon je n’avais pas envie de leur dire. C’est comme la fin d’un film, il ne faut rien dévoiler.»

«Je n’ai regardé que la petite lumière rouge»

Le 13 février, Amandine chante Habits de Tove Lo. Sept millions de téléspectateurs. «Comme si toute la Suisse me regardait, c’est dingue», dit-elle. Voix suave, rauque parfois, puissante et subitement fragile. Mika en est tout retourné en moins de dix secondes, Florent Pagny pivote aussi, les deux autres suivent. Unanimité. La crooneuse ravale les sanglots et finit, chavirée, à bout de souffle. Elle se souvient: «Il y avait une petite lumière rouge, je n’ai regardé qu’elle et puis Mika s’est tournée, j’ai perdu la petite lumière rouge, panique à bord mais je l’ai récupérée.» Petite lumière d’enfance. Ses premiers rêves de chanteuse si loin du glamour et du strass, à Chavornay (VD). Coin de campagne paisible. Fille unique mais il y a les copains et les copines tout autour, une grande liberté, tant d’espace. Papa est électricien, maman est la secrétaire de l’électricien.

La maison est en musique, souvent. Lui écoute Led Zeppelin, Pink Floyd, Deep Purple. Elle préfère Aznavour et Gainsbourg. Les deux grands-pères fredonnent Trénet et Bourvil. La gamine capte les mélodies, les mots. Plutôt que le piano, Amandine qui ne fait rien comme les autres s’essaie au saxo à l’âge de 10 ans. Mais Enzo le chien de la maison n’aime pas: il hurle comme un loup.

Je veux chanter en anglais parce que ma voix est faite pour ça. Je veux composer mes propres chansons dans cette langue, le français ne groove pas assez.

Amandine tente le chant, Enzo apprécie davantage. Elle est douée et obtient le soutien de la Fondation Little Dreams d’Oriane Collins qui lui permet déjà de se produire sur de petites scènes en Suisse et à Paris. Après le gymnase à Yverdon et sa maturité décrochée – les parents ont exigé cela – elle fait ses valises. Direction Londres. Trois années là-bas à l’Institute of Contemporary Music Performance, une école de chant.

Elle bosse le week-end et le soir dans les restos. «On apprend la vie dans ces boulots-là, les caractères différents, les comportements, l’éventail des gens sur la terre, c’est une autre école», raconte-t-elle. Poursuit: «Je veux chanter en anglais parce que ma voix est faite pour ça. Je veux composer mes propres chansons dans cette langue, le français ne groove pas assez.» Amandine rentre en pays vaudois avec dans une poche un bachelor en chant et dans l’autre un CD enregistré. Cinq titres, les siens, parole et musique, très soul et jazzy. Sa première carte de visite. Qu’elle adresse à des labels et des radios. Six mois d’envoi d’e-mails, de coups de téléphone, de rendez-vous pour… deux passages en radio. Ainsi va la vie d’artiste, laborieuse, frustrante, métier à chagrins. Elle le sait, Amandine. Elle n’a rien à perdre sauf son âme qu’elle repose intacte au chaud à Chavornay, en famille. «Je n’aime pas être pressée ou overbookée, je veux avoir et prendre du temps», résume-t-elle.

Avec l’aval de la lignée

Elle tente «The Voice» avec l’aval de la lignée Rapin, «parce que ce n’est pas de la télé-réalité mais une émission de haute qualité avec du direct, un sacré bon orchestre et des candidats qui sont tous de vrais chanteurs, des gens dont certains ont déjà une carrière et un public». Vendredi 18 mars, elle chante Only Girl de Rihanna en Battle et emporte la mise. Ça se passe comment ces duels? Envie de marcher sur le talent-aiguille de la concurrente? Lui souhaiter un accro genre fausse note? «Ben non, répond Amandine. C’est un duo pas un duel. Il faut que chacune donne le meilleur pour que les deux soient mises en valeur. J’ai chanté avec Khady qui a une voix magnifique et je lui dois d’avoir élevé mon niveau.»

Retour à Paris début avril pour l’enregistrement des épreuves ultimes avant les directs. En attendant, Amandine fait la professeur de musique. Pas toujours facile. Notamment le vendredi sur les coups de 15h lorsqu’elle fait face à 28 têtes usées qui lorgnent par la fenêtre le week-end qui commence. La méthode d’Amandine est un peu éloignée du Plan d’études romand: «Je demande à deux élèves de venir avec des chansons qu’ils aiment bien, des fois c’est du Sri-Lanka, des fois du Kosovo et on travaille là-dessus. Ça change du Oesch’s die Dritten, je ne sais pas pourquoi mais ils adorent le yodel à Château-d’Œx.» Et afin de protéger sa voix, Amandine use tour à tour du sifflet de policier et de la poire de bicyclette pour réclamer le silence. Ça marche.


Profil

1991: Naissance à Lausanne.

2010: Maturité à Yverdon.

2011: Entame à Londres un bachelor en chant, enregistre son premier CD.

2016: S’inscrit à «The Voice».