Musique

Amber G. G., rock star de la langue des signes

Lorsqu’elle la traduit, c’est tout son corps qui raconte la musique. Amber Galloway Gallego, Texane spécialisée dans l’interprétation de la musique en langue des signes, sera de passage à Genève lundi pour une soirée dédiée aux notes silencieuses

L’image est tremblotante, les basses assourdissantes et pourtant, la vidéo avait fait sensation. Nous sommes en 2013 au festival Lollapalooza, en plein concert du rappeur américain Kendrick Lamar. Plutôt que la star au micro, un portable filme cette femme perchée au bord de la scène, cheveux courts et mèche rose fluo, qui n’arrête pas de gesticuler. Aussi survoltée que la foule, Amber Galloway Gallego traduit le morceau «Fuckin’ Problems» en direct et en langue des signes. Une séquence qui sera visionnée plus d’un million et demi de fois.

Si cette performance est virale, c’est qu’elle fascine par son intensité. Outre les mains qui s’agitent, Amber Galloway Gallego a la tête qui dodeline, le visage qui s’anime et les jambes qui se balancent en rythme. C’est tout son corps qui vit la musique. Une langue des signes en version augmentée dont elle a fait sa spécialité.

Riffs avec les mains

A l’origine de son approche, une frustration: malentendante de naissance, cette Texane découvre que les interprétations de morceaux destinées aux sourds se contentent d’en traduire les paroles. Or, pour Amber, le frisson de la musique dépasse les mots. «Chaque instrument a une voix, communique. C’est eux, en harmonie avec les paroles, qui nous transportent émotionnellement, qui touchent l’âme. Laisser cet aspect de côté serait une injustice envers la communauté sourde.» 

Entre ses mains, les riffs de guitare deviennent alors des gestes étirés et placés au-dessus de la tête pour évoquer la hauteur de la tonalité, tandis que les effets de réverbération sont mimés par une moue de la bouche et les mains qui dessinent des vagues.

Particulièrement sensible au rap et au hip-hop, Amber G. G. s’attache aussi à transmettre visuellement les images et métaphores sous-entendues par les paroles. Un exercice parfois complexe. «Le rap est toujours un challenge à cause de sa cadence soutenue, et cela devient encore plus difficile si le morceau est très abstrait et que l’artiste ne souhaite pas en révéler le sens originel.» En tout cas, la Texane doit, avant chaque festival, traduire et apprendre par cœur les paroles d’une centaine de morceaux.

Adele et les Red Hot

Courant les scènes depuis quinze ans et régulièrement invitée sur les plateaux télé, Amber G. G. s’est depuis muée en porte-parole de la communauté sourde, contribuant à sensibiliser l’industrie de la musique à la question de son accessibilité.

A 40 ans, l’Américaine a créé une société d’interprétation dédiée et compte plus de 500 concerts à son actif, dont ceux de groupes phares tels que les Red Hot Chili Peppers, Snoop Dogg ou encore Adele. Et le public est emballé. «Des festivaliers sourds m’ont confié qu’ils avaient ressenti une vraie connexion avec la musique pour la première fois. Même les personnes entendantes disent que j’apporte quelque chose de plus à la performance, et les artistes me remercient de les représenter de cette manière.»

Débuts romands timides

Reste que la pratique demeure assez peu courante, notamment en Suisse romande. «Il y a eu quelques tentatives au Montreux Jazz Festival ces dernières années, mais cela ce résume à ça», constate Susan Isko. C’est cette native de New York, interprète aux Nations unies à Genève depuis dix ans, qui a eu l’idée d’inviter la reine des signes au bout du lac. Fondatrice du label The Inner Ear, Susan Isko organise régulièrement des événements novateurs destinés à surprendre et titiller les sens des Romands. «Le parcours d’Amber m’a inspirée, il illustre comment la créativité peut surpasser tous les obstacles.»

En collaboration avec la branche suisse de l’Association internationale des interprètes de conférence, The Inner Ear propose une conférence-performance d’Amber G. G. lundi au bar Athénée 4 à Genève, à l’occasion de la Journée internationale des personnes handicapées. L’Américaine à la mèche fuchsia interprétera des morceaux joués en direct par le groupe Azania Noah & band. «J’espère que cet événement pourra sensibiliser les gens d’ici au travail d’Amber, à travers un moment unique et émouvant.»

Au cours de la soirée, traduite entièrement en langue des signes, le public pourra également découvrir les clichés de la photographe lausannoise sourde Mary Pugin ainsi que la performance d’un DJ un peu particulier. Souffrant de surdité à plus de 90%, Robbie Wilde «scratche» les platines avec sensibilité grâce à un écran spécial qui lui permet de visualiser les beats de la musique.

Rectificatif: Le terme correct est bien «langue des signes», et non «langage des signes», comme il était écrit en premier lieu dans l'article. La rédactrice s'excuse pour cette bévue.


La musique au delà du son, avec une performance d'Amber G.G., Athénée 4, Genève, lundi 4 décembre à 19h30. www.theinnerearevents.com 

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