SCÈNE

«Ambitions», la série qui prend le plateau d’assaut

Depuis trois ans, du théâtre par épisodes sévit à Genève sur le modèle de la série TV. A l’occasion de la Fête du théâtre, un hors-série sera joué ce dimanche

Ils s’appellent Adrian Filip, Aude Chollet et Laurent Annoni. Depuis trois ans, ces jeunes comédiens romands vivent une réalité parallèle. Celle, inédite, d’Ambitions, une série théâtrale qu’ils déploient épisode après épisode, selon les mêmes lois que les séries TV, sauf qu’ils la jouent en live pour une seule soirée. Espoirs, amours et trahisons, le trio puise dans ses propres expériences professionnelles et personnelles la matière à fiction. Ça fonctionne? On devient addict? C’est malin et remuant, en tout cas. Ambitions, qui s’est joué successivement à La Gravière, à La Parfumerie et au Grütli, a la bonne idée de mélanger scénario béton et improvisations, de quoi conserver fraîcheur et liberté. Dimanche prochain, dans le cadre de la Fête du théâtre qui a entamé sa troisième édition jeudi à Genève, les drôles proposent à L’Abri un épisode hors-série qui promet de dérouter. Rencontre.

C’est toujours troublant de voir en vrai des personnages qu’on a suivis sur écran. Attention, Ambitions n’est pas une série web. Sur le site internet, on ne peut visionner que quelques extraits à la captation plus ou moins chaotique des 25 épisodes passés. Mais les trois saisons peuvent se rattraper grâce à un résumé en roman-photo rigolo. Du coup, lorsqu’on rencontre le trio à La Réplique, l’excellent restaurant du Théâtre Saint-Gervais, on sait déjà qu’Adrian Filip, 1 m 98 de parole déployée, est le cérébral de l’équipe. Qu’Aude Chollet, des yeux à la Barbara, est l’élément qui recadre l’action, la conscience pratique du plateau. Et que Laurent Annoni, câlineur bondissant, incarne l’éternel romantique toujours prêt à s’échapper par le haut.

Le pitsch? La série raconte comment trois jeunes acteurs tentent de révolutionner le théâtre. On y découvre les coulisses de la discipline. Les obsessions du métier, ses failles et ses forces. Surtout, vu le côté frappé du scénario – un producteur est assassiné, la troupe est attaquée par un théâtre concurrent, la série doit quitter La Gravière transformée en centre d’entraînement pour chiens policiers, etc., Ambitions permet d’explorer toutes les formes scéniques de manière décomplexée. Jeu sans paroles, cabaret comique, monologue tragique, mais aussi théâtre d’objets avec un déménagement qui tourne au tsunami de cartons ou interview filmée avec post-production en direct, les auteurs-acteurs osent toutes les variations.

Vaste public

Mais, au fait, pourquoi avoir lancé une série théâtrale, il y a trois ans? «Aude et moi, on sortait de la Manufacture, la Haute Ecole de théâtre, et Laurent sortait de l’Ecole Serge Martin. On avait envie de poursuivre une activité régulière et collective, ne pas se retrouver seul face à la dureté du marché», commence Adrian Filip. «C’était aussi l’occasion de voir si on arrivait à fidéliser un public, comme savent si bien le faire les séries TV. On les a beaucoup étudiées pour s’en inspirer», ajoute Laurent. Pour Aude, qui a entrepris des études de lettres en parallèle à la scène, «la série pose toute une série de défis, comme la concision, l’efficacité et la lisibilité, qui sont passionnants à relever». Les trois protagonistes insistent en chœur sur une motivation: «Jouer hors institution et tenter de toucher un public plus large en fixant le prix du billet à 5 francs.»

«Ambitions» permet d’explorer toutes les formes scéniques de manière décomplexée

Le public, justement. A-t-il suivi avec assiduité? «Seuls deux, trois aficionados ont vu la quasi-totalité des 25 épisodes. Mais il n’y a jamais eu de bide intégral. Chaque lundi, on a eu une moyenne de 35 à 40 personnes», répond le trio. Avec quels retours? «Généralement positifs. Les gens aiment la fantaisie et la liberté de jeu. Mais, parfois, ils trouvent la série trop insider, trop adressée aux spécialistes de théâtre dotés des références.»

Pourtant le trio, qui s’adjoint la sagacité du vidéaste Médéric Droz-dit-Busset pour l’écriture, accueille aussi dans ses rangs des artistes invités qui ne sont pas tous liés à la scène. «Depuis le début, plus d’une quarantaine de musiciens, artistes visuels et comédiens sont venus mettre leur grain de sel ou plutôt de sable dans notre machine», sourit Adrian. C’est d’ailleurs à cet usage qu’ont été essentiellement employés les 70 000 francs de subvention alloués en trois ans par la Ville de Genève et la Loterie Romande. Aux commandes administratives, la présence de Nicola Dotti, également responsable du graphisme, des romans-photos des deux premières saisons et du site web fait beaucoup pour le succès de l’entreprise.

Après ces trois saisons, les drôles se demandent s’ils vont continuer à jouer un lundi sur deux leurs aventures d’allumés du plateau. «Adrian souhaitait reprendre le concept à Lausanne, explique Laurent, mais on se dirige plutôt vers une série adaptée. Une pièce plus classique jouée sur une semaine à coups de six représentations originales. On garde la fraîcheur, mais on y ajoute le texte écrit.»

L’avenir proche, lui, est garanti: dans le cadre de la Fête du théâtre qui a débuté jeudi, le trio prépare une édition spéciale d’Ambitions. Des meurtres, encore, et des frissons? Des guest-stars en pagaille? Ou une vision au contraire très sage et docte de cette saga? Réponse à L’Abri, dimanche après-midi.

Ambitions, hors-série, 1er nov., 16h30, L’Abri, Genève, prix libre, sur réservation, 022 908 20 31, www.fetedutheatre.ch

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