Amélie Nothomb discutant littérature avec Jacques Chessex? Cette rencontre étonnante aurait dû avoir lieu ce mardi 1er décembre à la Société de lecture à Genève (20h, à L’Alhambra). Le décès de l’écrivain vaudois est venu bouleverser ce programme. Et c’est finalement à une spécialiste de l’œuvre de Jacques Chessex, Anne Marie Jaton, que l’auteure de «Stupeur et Tremblements» donne la réplique. Quelques heures avant la rencontre, Amélie Nothomb a confié son admiration pour l’auteur de «La Confession du Pasteur Burg».

Le Temps: quand avez-vous découvert Jacques Chessex? Amélie Nothomb: Je confesse, sans aucune fierté, l’avoir découvert plutôt tardivement. Pour moi il était attaché à l’image de son prix Goncourt, c’est-à-dire «L’Ogre». Et ça me faisait un peu peur. Bien sûr les ogres m’ont toujours fascinée mais pour autant je ne me sentais pas forcément désireuse d’en rencontrer un ou d’en lire un. Et puis, on m’a offert «L’Economie du Ciel». Je l’ai lu et cela m’a paru admirable et très gênant. J’étais gênée de cette lecture. Mais gênée comme quand on lit quelque chose qu’on ne doit pas lire et qui fascine. Il m’a fallu du courage pour lire mon deuxième Chessex. Ca a été Monsieur, l’année suivante, et puis, «Le Vampire de Ropraz», puis «La Confession du Pasteur Burg». Et là, on peut dire que je suis tombée amoureuse de Jacques Chessex. Je me suis dit, c’est magnifique, c’est sublime, c’est un tout grand mystique. C’est d’une audace, inégalée aujourd’hui. Enfin un auteur qui ose se mettre en colère directement contre Dieu!

– Est-ce que vous vous reconnaissez parfois dans son œuvre? – A aucun moment je n’essayerai de dire que je suis de son envergure… Mais il y a des pages où il confie des malaises de son enfance, les souffrances, les crises à propos du comportement de son père par exemple – et Dieu sait si mon père n’a rien à voir avec le père de Jacques Chessex! – où j’ai l’impression de le comprendre à fond. C’est sans doute le fait du très grand écrivain: il confie ses émotions de façon tellement troublante que ce n’est pas seulement qu’on le comprend, c’est qu’on a l’impression d’avoir vécu cela; ou du moins de voir exactement à quel moment de son enfance cela fait écho et d’être affreusement troublé: car il fait référence à ces moments d’innocence de l’enfance où l’on a l’impression d’être parcouru contre son gré par les troubles de l’âge adulte. C’est une forme de viol extrêmement subtile. Il en parle d’une façon si percutante que ça a réveillé énormément d’échos en moi. Il sait dire l’horreur que peut éprouver un enfant à être confronté à la sexualité adulte de façon indirecte. Il y a des pages de «Monsieur» qui me donnent la chair et poule et me rendent malade. C’est à la fois sublime et insoutenable.

– De quelle nature ont été vos contacts? – Lorsque j’ai été invitée à Genève à la Société de lecture en janvier dernier, j’ai dit que Chessex était pour moi le plus grand écrivain francophone vivant et que j’adorerais le rencontrer. Delphine de Candolle – la directrice de la Société de lecture – a téléphoné le lendemain à Jacques Chessex pour lui proposer une rencontre à la Société de lecture. Il a accepté tout de suite. Je me suis dis: c’est de la science-fiction! Je peux vous dire qu’en Belgique on ne m’aurait pas fait tant d’honneur, en France non plus. Et là en Suisse, le plus grand écrivain suisse, – oui, le plus grand écrivain suisse! – accepte de me rencontrer! C’était un homme d’une générosité hors norme. Finalement, nous nous sommes vus lors de rencontres d’écrivains à Aix-en-Provence au début du printemps. J’avais avec moi, «La Confession du Pasteur Burg», sans savoir que je rencontrerais Jacques Chessex, parce que c’est un livre que j’adore et que j’ai besoin de relire souvent. Je l’ai fait dédicacer bien sûr et à ma grande surprise, il m’a parlé de certains de mes livres. Il m’a dit: «Vous êtes le dernier écrivain baroque!» Excusez ma vanité, mais je crois que jusqu’à ma mort, je vais répéter ça partout.

– Quelle image gardez-vous de Jacques Chessex? – C’était un bel homme. Il avait une gueule magnifique, des yeux, un regard, une intensité...