Genre: roman
Qui ? Amélie Nothomb
Titre: La Nostalgie heureuse
Albin Michel, 152 p.

Du bonheur de se lancer dans le nouveau Amélie Nothomb… Champagne, serait-on tenté de dire, breuvage qu’elle aime par ailleurs énormément. Quelques phrases et on entend déjà le bruit des bulles, ce pétillement si caractéristique du style de l’écrivaine. Une affaire de rythme avant tout, se dit-on à la lire pour tenter de saisir cette griserie dans les mots. Mais plus encore un art de dire des choses graves et justes avec une impression de facilité, un air de légèreté.

En ce mois d’août 2013, tandis que tonnent les drames et que souffle la crise du Nord au Sud, pourquoi se priver de ce plaisir délicieux, celui des retrouvailles avec un auteur, maître dans son genre, celui de la conversation? La conversation s’entend ici comme un art difficile, lointain écho, tout en détente, de celui pratiqué dans les salons du XVIIIe siècle. Il s’agit de raconter sans lasser, voire de divertir tout en tissant un propos.

Evidemment, à publier comme elle le fait un roman par an depuis 1992 (année de son premier livre, Hygiène de l’assassin), les réussites côtoient les creux. On décèle deux catégories dans les romans d’Amélie Nothomb, les autobiographiques et les autres, les premiers se classant dans la rangée des valeurs sûres. Les autres s’échappant vers des terrains parfois plus hasardeux.

Dans La Nostalgie heureuse, son 22e roman, Amélie Nothomb parle d’elle, comme souvent, mais si bien, c’est-à-dire qu’elle parle de nous. Elle évoque ses souvenirs d’enfance, l’intime de l’intime, et par là même les nôtres aussi. De là, cette aptitude à se réinventer tout en visitant sans cesse les mêmes lieux.

L’étoffe des songes

La Nostalgie heureuse raconte la difficulté de revenir sur son passé, l’ambiguïté des sentiments face aux êtres et aux lieux qui ont pris, par le fait des années, l’étoffe des songes et, dans le cas de la romancière, la stature de personnages. Pour Amélie Nothomb, au cœur de sa vie et de beaucoup de ses livres (Stupeur et tremblements, Les Catilinaires, Métaphysique des tubes, Ni d’Eve ni d’Adam) se tient le Japon où elle est née en 1967 et où elle a vécu jusqu’à l’âge de 5 ans entre un père ambassadeur de Belgique et amateur de théâtre Nô, une mère aimante, et une nounou, Nishio-San, deuxième maman, des bras de laquelle il faudra arracher la petite fille, au moment du départ.

Sa vie est ailleurs

Enfant de diplomate, elle n’a vraiment découvert son pays, la Belgique, qu’à l’adolescence. Elle tentera un premier retour au Japon en 1988, à 21 ans. Elle y passera trois années compliquées, dont une dans une entreprise. De cette expérience douloureuse où elle subit le code de l’honneur japonais appliqué au monde du travail, elle tirera un de ses plus grands succès, Stupeur et tremblements (qui deviendra un film d’Alain Corneau en 2003 avec Sylvie Testud). La jeune Amélie Nothomb, qui retournait au Japon dans l’idée, le fantasme, de retrouver ses racines, doit battre en retraite et rejoindre l’Europe. Sa vie est ailleurs. Dans les livres d’abord. Elle commencera à écrire au retour du Japon.

En mars 2012, France 5 lui propose de se rendre sur l’Archipel, pour un documentaire sur son enfance. Il se trouve qu’à la même période paraît la traduction en japonais de Métaphysique des tubes. Un événement puisque depuis plusieurs années, aucun livre d’Amélie Nothomb n’est paru dans l’Archipel. Stupeur et tremblement s et sa peinture sans fard (quoique toujours pétillante) des habitudes hiérarchiques japonaises avaient quelque peu figé les éditeurs nippons.

La Nostalgie heureuse suit ces dix jours de périple. Il y a le tournage en lui-même et ses tracas, ses exigences. Amélie Nothomb s’y plie avec bonne grâce. Elle doit surtout accueillir les émotions qui affluent. Elle a cet humour sur elle-même, elle se peint volontiers en clown frôlant sans cesse la catastrophe.

On s’amuse de ses tentatives, au début désespérées, de retrouver ne serait-ce qu’un peu du Japon de ses souvenirs. Dans les rues changées, elle ne voit rien d’abord et puis soudain, c’est l’extase: les bouches d’égout, elle reconnaît les bouches d’égout. Elle l’annonce à l’équipe de tournage. «Cette déclaration grandiose ne provoque aucune réaction. L’atonie polie de mes accompagnateurs signifie que j’ai dit une chose dénuée d’intérêt. Et je comprends que le sentiment le plus violent, le plus profond, le plus vrai, éprouvé en cette matinée de pèlerinage, est tout simplement vide de sens.»

Tremblements

La suite du pèlerinage est plus exigeante. Elle rend visite à sa nounou bien-aimée, Nishio-San, toute petite octogénaire. Et elle retrouve l’amoureux de ses 20 ans, Rinri, auquel elle était promise avant de préférer quitter le Japon. Ces deux événements provoquent des émotions violentes chez l’écrivaine. Des tremblements de réacteur et des larmes.

Dans ce voyage organisé par la télévision, devant la caméra qui la scrute, Amélie Nothomb interroge la place du souvenir dans les vies et dans son œuvre. Du phénomène de la mémoire qui retient des détails étranges (les bouches d’égout et aussi la façon d’étendre le linge). Ce retour vers le Japon, qui la hante tant, questionne sans cesse une enfance, matière première de son écriture. Le Japon se présente aussi comme un miroir à sa propre excentricité (qu’elle revendique). Elle déploie beaucoup de justesse à parler du décalage, de la différence et de l’accommodement face à ces variations de perception pour rencontrer, pleinement, l’Autre.

Et puis, on est ravi d’apprendre que le japonais ne connaît pas le concept de nostalgie tel que nous le concevons ici, avec ce voile de chagrin qui l’accompagne. Et cette découverte vaut presque à elle seule la lecture du roman. Le mot natsukashi i désigne le moment où le «beau souvenir revient à la mémoire et l’emplit de douceur.» La nostalgie heureuse… Amélie Nothomb apprend à sécher ses larmes et nous aussi.

Amélie Nothomb sera présenteau Livre sur les quais.

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Amélie Nothomb

«La Nostalgie heureuse»

«– Nous y sommes, dit le chauffeur de taxi. – Où ça? est la question stupide que je pose. – A l’adresse que vous m’avez indiquée. La maison de mon enfance, donc. L’Apocalypse, c’est quand on ne reconnaît plus rien»