Grand méchant loup! A 85 ans – et toujours tout de blanc vêtu –, Tom Wolfe reste un franc-tireur, loin du consensus. La preuve, ces interviews où il portraiture Donald Trump en «mégalo sympathique», contrairement à la plupart de ses pairs.

«Il m’enthousiasme comme tout journaliste le serait face à un tel personnage haut en couleur», vient de déclarer le romancier au Point. Et, à L’Express, il a remis le couvert: «Trump est politiquement incorrect et les gens adorent ça. Le politiquement correct, vous savez, c’est une religion.» Et d’ajouter: «Hillary Clinton plie avec le vent, d’où qu’il souffle. Son mari était un merveilleux chenapan. Il savait captiver la salle avec son charme et son humour. Pas elle.»

Reportages

Ce goût de la provocation, on le retrouve dans les romans de Wolfe mais aussi dans les chroniques qu’il signa tout au long des sixties, lorsqu’il était – aux côtés d’Hunter Thompson – l’un des pionniers du «Nouveau Journalisme», cette école du regard volontiers déjantée, mais qui sut si bien capter l’air du temps. En voici l’éclatante démonstration dans Où est votre stylo?, anthologie des plus célèbres reportages que Wolfe réalisa entre 1962 et 1968 pour de nombreux magazines américains. Au générique, toute l’effervescence de cette décennie, ses icônes, ses mythologies, ses moments clés et, souvent, ses insupportables excentricités.

Bouche d’or

Ces textes n’ont pas vieilli, tant le futur romancier excelle à ciseler ses portraits, avec une prose qui a le débit d’une mitrailleuse. Gary Grant, «le chéri de la bourgeoisie» aux prises avec deux vieilles groupies dans le bar d’un hôtel. Cassius Clay, «la bouche d’or» attrapé au vol à l’occasion d’un bain de foule. Hugh Hefner, le patron de Play Boy, un obsédé de l’info qui veut rester connecté à toute heure, même dans son lit circulaire semblable à «une platine de tourne-disque». Le mannequin Jane Holzer, «le glamour pur» et sa coiffure en choucroute, «modèle exquis de radar, afin de mieux capter les ondes des nouvelles tendances». La strip-teaseuse Carol Doda, une «fille modelée», une barbie tellement siliconée que «ses seins ont grossi, grossi, grossi au point de ressembler à des ballons dirigeables». Mick Jagger en concert, «un garçon court sur pattes avec des lèvres exceptionnelles, deux machins particulièrement répugnants et d’un rouge extraordinaire qui pendent sur sa figure comme des ergots».

Préambule

Le monde de la mode, celui de l’art et des affaires, du spectacle et de la politique, ce monde-là n’a pas de secrets pour Wolfe, observateur déjà désabusé d’une époque dont il est à la fois le sémiologue, le metteur en scène et le complice. Ce qui ne l’empêche pas de sortir les griffes quand la cuistrerie pointe son nez dans une galerie d’art. Ou quand la vulgarité s’invite dans une bourgeoisie new-yorkaise de plus en plus inculte. D’une chronique à l’autre, on a l’impression que Wolfe est en train d’écrire le préambule de son futur Bûcher des vanités, où il épinglera les travers de la Grosse Pomme. Avec ce commentaire: «Arriver, arriver tout de suite! Voilà le cri vibrant qui brûle dans tellement de cœurs new-yorkais, comme une inflammation du myocarde.»


Tom Wolfe, «Où est votre stylo?», trad. de l’américain par Bernard Cohen, Robert Laffont, 431 p.