Pauline Melville. La Transmigration des âmes. Trad. de Christian Surber. Zoé, coll. Ecrits d'ailleurs, 272 p.

Les francophones n'apprécient par le genre de la nouvelle, dit-on. Ce serait dommage que, pour une question de genre, les lecteurs passent à côté des douze textes réunis sous le titre de l'un d'entre eux, La Transmigration des âmes (The Migration of ghosts, 1998). Pauline Melville, qui est originaire du Guyana, la Guyane anglophone, vit à Londres. Ses histoires, elles, voyagent un peu partout dans le monde et ne se satisfont nullement d'un folklore tropical. Elles surprennent par leur audace onirique, leurs inventions et l'intelligence hardie qui les fait bifurquer sur des voies inattendues, laissant le lecteur en suspens.

Celle qui porte le titre du recueil se déroule pour l'essentiel à Prague, où un Anglais installé au Brésil emmène sa femme Loretta, une Indienne macusi. Le couple est venu en Europe pour un mariage. Lui voudrait qu'elle aime tout. Mais elle a d'autres codes: la mariée lui rappelle un ver blanc ou un singe capucin. A Prague, elle a froid, se sent étrangère à tout. L'enthousiasme de son mari ne fait que la figer davantage dans son malaise. Une peinture murale dans la cour de la Laterna magica la renvoie aux esprits des eaux de son village: les fantômes émigrent-ils? La question reste ouverte. Loretta rapporte chez elle une boîte vide que son mari lui a offerte, étiquetée «Dernier soupir du communisme»: là d'où elle vient les récipients se révèlent toujours utiles.

Souvent un événement minuscule, irrationnel, fait basculer une vie. Celle de Susan Hay, l'excentrique épouse d'un industriel de la City, s'est fissurée devant un gamin squelettique, dans une station-service au Nigeria. Sa dérive réussira à ruiner en un seul dîner toute la respectabilité affichée de son mari. Les pollutions meurtrières dues à la course au profit, les magouilles des politiciens, alliées aux intérêts de l'industrie, sont dénoncées par la bande, avec un humour efficace. Pauline Melville a l'art de croiser des fils qui n'auraient jamais dû se frôler. Il en résulte des embrouilles qu'elle prend un plaisir visible à démonter.

Quelques tableaux de genre égaient cette fresque: un carnaval jamaïcain à Notting Hill au cours duquel s'épanouissent les amours de Madame da Silva; le moment de grâce, le duende, qui tétanise les amateurs de flamenco quand une petite vieille se risque sur la scène de la taverne, soulevant un vent de folie. Chaque année, les serviteurs servent un festin aux esprits du cimetière des Anglais, les anciens maîtres, subtilisant, pour un soir, les vivres et les couverts des riches.

Pauline Melville convoque aussi des souvenirs personnels, la maladie et de la mort d'une amie, en parallèle avec un passage de La Divine Comédie ou le regret d'une interview ratée avec un vieux mime narcissique. Des choses vues, saisies sur le vif. Ou encore une fable, intelligente et complexe, dont le héros est le perroquet de Descartes. Emigré des forêts amazoniennes, d'une longévité extrême, il porte sur la rationalité occidentale un regard moqueur. A ces histoires, Pauline Melville a l'art d'ajouter des alvéoles qui en élargissent le spectre et laissent deviner des développements troublants: les âmes vont où ça leur chante.