Amiri Baraka, mort d’un poète de soufre

L’écrivain américain est décédé jeudi à Newark. Il avait 79 ans. Il laisse une œuvre riche,de militance

Il y avait tant de colère dans ce petit corps voûté qu’il ne tendait la main que pour dire au revoir. Amiri Baraka, né LeRoi Jones en 1934, est décédé jeudi dans un hôpital du New Jersey, à quelques mètres de sa maison de Newark. Une maison témoin, en quelque sorte, où les portraits de John Coltrane, la statuaire africaine et les livres de la négritude conversaient dans une atmosphère d’insurrection perpétuelle. Le poète, dramaturge et essayiste américain, converti à l’islam et au séparatisme noir dans le sillon de Malcolm X, laisse surtout une œuvre irradiante où les vers ne pouvaient être que scandés.

Chaînon manquant

Hanté par le marxisme, la lutte pour les droits civiques et une lecture radicale de l’histoire américaine, Amiri Baraka publie dans les années 1960 des pièces (Dutchman, The Toilet), dans une langue où l’argot noir, la faconde des ghettos du Nord servent un propos essentiellement révolutionnaire. Il côtoie la Beat Generation, crée des revues où il publie Allen Ginsberg, et rédige des ouvrages de référence sur la musique afro-américaine; l’étonnant Blues People aborde le jazz comme instrument fondamental de libération.

Amiri Baraka s’essaie à tout. Il écrit des livrets d’opéras pour le compositeur suisse George Gruntz (Money, notamment). Mais il est surtout ce chaînon manquant entre les poètes de la Beat, les artisans du spoken word new-yorkais, et les rappeurs, dont beaucoup le vénèrent comme un patriarche. Baraka est une voix, avant tout. Sur les scènes où il bondit, il déclame avec une verve d’intellectuel bateleur ses rimes riches et ses poèmes en prose. Il peut être aussi – corollaire étrange de son combat permanent – d’une violence inouïe et d’une malhonnêteté crasse.

C’est ce que retiennent aujour­d’hui la plupart des journaux américains, dont le New York Times: le dérapage d’une langue parfois mal inspirée. Après le 11 septembre 2001, il enregistre un poème (Somebody Blew Up America) où il accuse en substance Israël d’avoir organisé les attentats. La réprobation est générale. La férocité pamphlétaire d’Amiri Baraka est désormais considérée par beaucoup (dont le critique Stanley Crouch) comme le paravent d’un antisémitisme viscéral.

On ne peut néanmoins réduire cette vie à ses dérives, à ses luttes héroïques avec le réalisateur Spike Lee autour du film Malcolm X, ou à sa vision idéologique des rapports de force. En 2000, chez lui, Amiri Baraka avait accordé un entretien au Temps: «Dans mon expérience personnelle, il y a une conscience claire de l’aliénation du peuple noir. Je ne parle donc pas des oiseaux, des fleurs et des arbres. Mais des gens. De toute manière, nous faisons partie de ce monde. Oppresseurs ou opprimés, il faut rendre compte de cette appartenance.»

Fruit d’une époque, d’une guérilla poétique, Amiri Baraka laisse surtout le souvenir d’un griot moderne, pour lequel l’histoire américaine ne pouvait être abordée qu’au lance-flammes.