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Amitav Ghosh au cœur de la guerre de l’opium

«Un déluge de feu» est le dernier tome d’une trilogie maritime magistrale. De Calcutta à Canton, sur la route de la drogue vendue en Chine par les Britanniques, les personnages ont rendez-vous avec la poudre et la fureur

Quand la littérature indienne anglophone brille de tous ses feux, c’est Amitav Ghosh qui tient le flambeau, au coude-à-coude avec Salman Rushdie. Poussés par les vents de la diaspora, ces deux enchanteurs ont suivi le même itinéraire – d’est en ouest – pour devenir des citoyens du monde, sans pour autant rompre avec un héritage légendaire qui remonte au Ramayana et au Mahabharata. Ces racines, l’auteur des Feux du Bengale et du Palais des miroirs ne cesse de les revendiquer haut et fort, parce qu’elles continuent à nourrir son imagination sur le tapis volant qui lui sert de résidence.

«Nous nous éveillons d’une longue nuit, dit Ghosh. Aujourd’hui, les écrivains indiens sont moins préoccupés par la question identitaire et par le besoin de régler des comptes avec l’histoire de leur pays. Ils ont inventé une écriture à la fois métissée et polyphonique, tournée vers l’universel, débarrassée des vieux atavismes.» Ces mots résument parfaitement le projet littéraire de Ghosh – né à Calcutta en 1956 –, qui se définit comme «un peintre figuratif» afin de «redessiner le monde, de restituer son destin, ses parfums et ses couleurs». Et si l’Inde est souvent présente dans ses romans, ce n’est pas parce qu’elle serait un refuge repeint aux couleurs d’une nostalgie rétrograde, mais parce qu’il la considère comme le creuset bouillonnant où convergent tous les problèmes – et toutes les espérances – de la planète.

Vers l’île Maurice

Regard tourné vers l’avenir, oui, mais cela n’empêche pas Ghosh de se passionner pour le passé de sa terre natale. La preuve, sa magistrale trilogie dont le dernier volet, Un déluge de feu, vient d’être traduit chez Robert Laffont. Pour échafauder cette fresque, Ghosh a pris le parti de nous faire voyager dans le temps, dans l’espace, mais aussi à travers les bibliothèques où il a multiplié les recherches dans les ouvrages historiques, militaires, maritimes et ethnographiques qui dessinent les différents visages de l’Inde du XIXe siècle. Le premier volet, Un océan de pavots – Robert Laffont, 2010 –, est une odyssée au long cours qui raconte comment, dans les années 1830, une poignée de déshérités vont abandonner leurs champs de pavots pour s’embarquer sur l’Ibis, la goélette de l’espérance qui traversera l’océan Indien et fera voile vers l’île Maurice, où ils brûlent d’échapper à leur sort de parias pour avoir droit à leur part de rédemption.

Le second acte, Un fleuve de fumée – Robert Laffont, 2013 –, est une autre épopée de la migration, puisque certains personnages du roman précédent vont reprendre la mer. En direction de Canton, cette fois, un bouillonnement de langues, de cultures et de peuples, dans une citadelle livrée à une seule obsession: les fortunes colossales acquises grâce au commerce de l’opium. Avant que l’empereur de Chine, à la fin des années 1830, ne décide de l’éradiquer afin de protéger son peuple de ses ravages. Les équilibres économiques, savamment entretenus, volent alors en éclats et des tonnes de la précieuse marchandise sont déversées dans la rivière des Perles, pendant que la Grande-Bretagne crie au scandale.

Pouvoirs surnaturels

De ce monde oublié, Ghosh réinvente la vertigineuse magie et continue à tisser une toile de plus en plus gigantesque dans Un déluge de feu. Quand s’ouvre le roman, en 1839, des rumeurs de guerre se propagent à Canton, cette guerre que la reine Victoria va déclarer à la Chine, sous la pression des marchands enrichis par le négoce – et les trafics – de l’opium. C’est à ce conflit que seront mêlés des personnages déjà croisés sous la plume du romancier. A commencer par Kesri Singh, le soldat de la Compagnie des Indes qui s’est engagé pour ne plus courir derrière sa charrue, dans son village perdu. Le voilà défilant dans les rizières, au son des tambours, en route vers Calcutta, où il se portera volontaire pour se joindre aux troupes anglaises convergeant vers l’Empire du Milieu. Avec la peur au ventre, car ce pays inconnu lui semble être un repère de fantômes. «Certains soldats, écrit Ghosh, faisaient courir le bruit que, maîtres de l’occulte, les Chinois avaient des pouvoirs surnaturels.»

C’est aussi à Calcutta qu’a échoué l’ineffable Zachary Reid, un charpentier de marine, un Noir américain qui cache ses origines raciales et qui fascine les dames à cause «du volumineux palan s’agitant sans cesse dans son caleçon, gonflé comme une brigantine sous la brise». Afin qu’il ne succombe pas au péché d’onanisme, la très pieuse Catherine Burnham – une bourgeoise de la ville – saura en profiter, quitte à rallier le camp du diable – pages drôlissimes. Avec ses allures de Junon, elle découvrira «comment secouer le gréement d’un homme» pendant des nuits de volupté torride entre les bras de ce Zachary qui ne comprend rien à cette miraculeuse liaison. Et qui finira, lui aussi, par s’embarquer vers la Chine. Pas pour y livrer combat, mais dans l’espoir de s’enrichir en refourguant vingt caisses d’opium aux trafiquants de Canton.

Fils illégitime

D’autres personnages feront le même voyage, à la veille de la guerre. Shireen Modi, par exemple, une aristocrate parsie de Bombay, qui veut également rallier la Chine sur les traces de son bourlingueur d’époux, afin d’y rencontrer son fils illégitime – et surtout de récupérer la fortune qu’il y a accumulée au fil des années. Reste le jeune Raju Rattan, déguisé en joueur de fifre, et bien décidé à retrouver à Canton son père Neel, un raja déchu dont l’érudition et la sagesse éclairent d’une lumière providentielle ce roman qui, peu à peu, va se transformer en un «déluge de feu», dans un déferlement de bruit et de fureur.

Alors que les héros de Ghosh naviguent vers l’embouchure de la rivière des Perles – le hasard les a réunis sur le même bateau –, ils croiseront les vaisseaux de Sa Majesté, canons déjà pointés sur l’ennemi. Ils ont des armes redoutables, des rockets «qui ressemblent aux pétards des feux d’artifice», mais pour semer la mort. A Canton, le carnage sera épouvantable et Ghosh raconte par le menu cet assaut effroyable, alors que le fleuve déborde de cadavres chinois. C’est dans cet enfer que seront entraînés ses personnages, bien malgré eux. Sauf Kesri, bien sûr, qui se bat avec sa division. «De toute sa carrière, il n’avait jamais vu pareille boucherie», écrit Ghosh, dont on se demande s’il épargnera ce modeste soldat confronté aux pires épreuves.

Commencé à la manière d’une comédie humaine à la Balzac, Un déluge de feu se termine du côté de Goya: Les Désastres de la guerre revisités par les éclopés de Bruegel. Avant la victoire des Britanniques sur l’empire de Chine, sous le regard d’un romancier qui, avec cette trilogie, signe une œuvre magistrale, l’un des plus impressionnants monuments des lettres indiennes.


Amitav Ghosh, «Un déluge de feu», trad. de l’anglais par Christiane Besse, Robert Laffont, 750 p.

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