Portrait

Amor Towles, gentleman littéraire

Diplômé d’art et parti pour enseigner en Chine, l’élégant quinquagénaire est finalement devenu analyste financier et écrivain à succès, encensé par Barack Obama. Un destin aussi brillant qu’inattendu

Elles sont terribles ces chroniques littéraires où on apprend tout de l’intrigue – sa mise en place, son déroulement et sa conclusion – dès la fin du premier paragraphe, n’est-ce pas? Alors promis, on ne vous gâchera pas votre lecture d’Un gentleman à Moscou, le best-seller d’Amor Towles.

On dira juste que cette pure fiction raconte l’histoire d’un aristocrate russe condamné à passer trente ans dans un hôtel de luxe par un tribunal bolchevique au début du siècle dernier, et qu’il est difficile de lâcher le livre une fois qu’on l’a pris en main. Pour preuve le million d’exemplaires vendus aux Etats-Unis, et pas seulement parce que Barack Obama l’a mentionné sur sa liste de recommandations.

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Amor Towles est aujourd’hui âgé de 54 ans. Bénéficierait-il d’une reconnaissance tardive, lui qui avait déjà embrassé la notoriété en 2011 au moment de la sortie des Règles du jeu, son premier roman? Pas vraiment. C’est plutôt son étonnant parcours de vie qui l’a amené à devenir écrivain à la quarantaine bien tassée.

Le drame de Tiananmen

Etudiant brillant au point d’avoir décroché des diplômes littéraires et artistiques à la fois à Yale et Stanford, Amor Towles s’apprêtait à embarquer pour la Chine à la fin des années 1980. «Yale a toujours envoyé des professeurs là-bas. Une aventure géniale: on nous apprend la langue, la culture, puis on part enseigner pour deux ans. Mais les événements de Tiananmen ont débuté le jour où je devais commencer mes cours.

Tout a été annulé, l’université m’a donné un chèque de cinq mille dollars en me disant: «Vous êtes libre, faites ce que vous voulez!» Je me suis retrouvé dehors, avec toutes mes affaires dans ma voiture, sans savoir où aller», raconte-t-il. Il passe alors un coup de fil à un ami d’enfance installé à New York, qui justement cherchait un colocataire. Puis ils filent à une fête pour tomber sur un autre ami commun, qui lui dit: «Je monte un fonds d’investissement. Ça te dit de venir avec moi?»

Et il y est allé, malgré sa formation tout à l’opposé, pour chasser les opportunités financières pendant vingt ans. La société emploie aujourd’hui plus de 100 personnes pour un fonds total estimé à vingt milliards de dollars. Une belle histoire à l’américaine.

J’étais comme un historien

Féru de littérature, il a pourtant aimé jongler avec les dollars et il nous explique pourquoi: «Il existe des métiers durs et cyniques dans la finance, mais moi, c’était essentiellement des recherches et des conversations. J’essayais de tout savoir sur une société, son environnement, ses concurrents, les business parallèles, ses chefs d’entreprise… Et ensuite on décidait de s’engager ou pas.

J’étais comme un historien au final. Si tu fais des recherches sur la défaite de Napoléon en Russie, il faut tout prendre en compte pour comprendre: la bataille, certes, mais aussi les températures, les réserves de nourriture, les maladies, la personnalité de ses quatre principaux généraux, le scénario des guerres précédentes. Et les relations humaines avaient une importance primordiale, avec une grosse part de ressenti. Un métier captivant, au final.»

Sept ans pour un premier livre

Il n’a rien écrit pendant ses dix premières années en tant que banquier. Il connaissait trop bien le piège classique dans lequel tombent les apprentis écrivains: «Ils travaillent comme serveurs pour joindre les deux bouts et finissent par perdre la foi. Parce que quand tu rentres chez toi à 3h du matin après une journée de boulot, tu as juste envie de t’effondrer ou de regarder la télé. Et tu n’écris plus une ligne.»

Mais il n’avait jamais oublié la promesse qu’il s’était faite: «Si je n’écris rien de valable avant la cinquantaine, ma vie sera un échec.» Alors il a repris le combat au début du millénaire. Pour perdre sa première bataille: sept ans à écrire un livre, jugé trop mauvais et jeté sans regret au fond d’une poubelle.

Aux rêveurs qui imaginent l’artiste plongé dans un délire créatif improvisé devant une machine à écrire, Amor Towles oppose une méthode bien plus cohérente. Analyste financier, il a transposé ses compétences pour réussir sa deuxième vie. D’abord de l’organisation, en définissant le contenu de chaque chapitre pour savoir où aller. Puis de la sueur, en planchant pendant une année pleine sur sa première version.

Et enfin de la rigueur: «Je soumets mon premier jet à six personnes de confiance. J’exige un retour dans les deux mois, puis j’enchaîne les déjeuners avec elles pour savoir ce que je dois corriger. Et ensuite, je m’y recolle pendant deux ans pour la version définitive. Que je reprends trois fois, du début à la fin, pour en faire quelque chose d’aussi parfait que possible.»

Retraite anticipée

C’est ainsi qu’il a écrit Les règles du jeu. Puis, fort de son succès, il a pris sa retraite pour devenir écrivain à plein temps et appliquer la même méthode à son Gentleman à Moscou. Sûr de lui: «Changer de métier, ce n’était pas vraiment un acte de courage, puisque mon premier roman s’était déjà très bien vendu. Du coup, j’ai pu écrire ce que je voulais.

Parce que franchement, imaginez un jeune écrivain inconnu qui va voir un éditeur pour lui dire: «Hey, j’ai une super idée, c’est un aristocrate russe coincé dans un hôtel pendant trente ans au siècle dernier!» Personne ne m’aurait jamais donné le feu vert, personne n’aurait jamais cru à un tel projet.» Et pourtant: deux ans après sa sortie en Amérique, son ouvrage a été traduit dans plus de 30 pays et l’adaptation télé avec Kenneth Branagh est déjà en cours de tournage.


Profil

1964 Naissance à Boston.

1991 Se lance dans la finance.

2011 Les règles du jeu, son premier roman.

2013 Prend sa retraite pour devenir écrivain à plein temps.

2016 Un gentleman à Moscou (Fayard).

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