Rentrée littéraire

Amos Oz: «Parfois, le traître est celui qui est en avance sur son temps»

L’écrivain plaide en faveur de Judas dans une fresque saisissante où il pose à Israël la question de la mémoire et du futur

Raconter. Raconter, encore et encore. Des histoires, Amos Oz en a toujours inventé, depuis sa plus lointaine enfance, dans l’appartement familial rempli de livres – jusque dans la salle de bain. «Je ne peux m’empêcher d’écrire, dit le ténor des lettres israéliennes. Mes romans ne peuvent certes pas changer le monde mais ce que je souhaite, c’est qu’ils parviennent à ouvrir de nouvelles fenêtres dans le cœur de mes lecteurs.» Des fenêtres – et autant d’horizons –, il n’en manque pas dans Judas, son roman le plus audacieux et le plus ambitieux, une fresque qui comptait d’abord près de mille pages mais qu’il a peu à peu dégraissée des deux-tiers, après cinq ans de labeur.

Politique et religion

C’est dire le prix de ce récit où la théologie croise la politique, où les histoires intimes se mêlent à la grande Histoire – la naissance d’Israël, en particulier – et où le cofondateur du mouvement La Paix Maintenant jette un éclairage littéraire sur ses engagements citoyens tout en interrogeant les textes bibliques, sa lecture de chevet. «Ils contiennent des histoires magnifiques et douloureuses, sans parler de la beauté de la langue» dit le magicien Oz qui, nourri de l’Ancien Testament, s’est aussi plongé dès son adolescence dans le Nouveau Testament. Il est la source vive de son roman, au détour duquel il remet en scène le plus controversé des personnages, ce Judas qu’il réhabilite merveilleusement en tordant le cou aux vieilles – et tenaces – légendes qui font de lui le pire des renégats.

Dès les premières lignes, Amos Oz annonce la couleur: dans cette histoire, écrit-il, «on va parler de désir, d’un amour malheureux et d’une question théologique inexpliquée». Nous sommes à Jérusalem, pendant l’hiver 1959, au cœur d’une ville portant encore les stigmates de la guerre qui l’a divisée en deux, dix ans auparavant. C’est dans ces décors que se débat un jeune homme qui joue de malchance, Shmuel Asch, 25 ans, un étudiant en histoire des religions que sa fiancée vient de plaquer cruellement. Autre coup dur, la récente faillite de son père qui va le contraindre à trouver un emploi pour financer ses études, un emploi qu’il finira par dénicher grâce à une petite annonce: en échange d’un hébergement et d’un modeste salaire, un invalide de 70 ans cherche un garçon de compagnie pour lui faire la conversation cinq heures chaque soir.

Grincheux

C’est ainsi que Shmuel débarque chez le très fantasque Gershom Wald, un bavard impénitent, un vieux grincheux aussi érudit que misanthrope. Remplie de livres, située à l’ombre d’un figuier – comme dans une parabole biblique –, sa maison sera le théâtre de dialogues enflammés où s’affronteront deux générations, celle des certitudes et celle des désillusions. D’un côté, les beaux idéaux socialistes de Shmuel, qui brûle de réformer le monde. De l’autre, l’ironie cinglante de Gershom, qui vomit les idéologies. Don Quichotte contre Voltaire. «Je ne crois pas en la rédemption du monde. Il est sinistre et rempli de souffrances mais qui veut le sauver versera des torrents de sang» lance Gershom, avant d’ajouter: «Tout le monde ou presque traverse l’existence, de la naissance à la mort, les yeux fermés. Si on les ouvrait une fraction de seconde, on pousserait des hurlements effroyables sans jamais s’arrêter.»

Tout le monde ou presque traverse l’existence, de la naissance à la mort, les yeux fermés. Si on les ouvrait une fraction de seconde, on pousserait des hurlements effroyables sans jamais s’arrêter.

Au fil des discussions, Shmuel perdra peu à peu sa belle assurance, mais il est un point sur lequel il ne lâchera rien, bien qu’il soit athée: sa passion pour le Christ – «à cause des paroles de paix qu’il a prêchées» – et, surtout, pour Judas, qui n’est à ses yeux ni le traître infâme ni le perfide scélérat que l’on voue aux gémonies depuis la nuit des temps. Commentaires de Shmuel: «Sans Judas Iscariote, la crucifixion de Jésus n’aurait probablement pas eu lieu. Or il n’y aurait pas eu de christianisme sans crucifixion.» Et si Judas fut «le cerveau et l’instigateur» de cette scène si lourde de symboles, sur le Calvaire, ce n’est pas par fourberie. Mais parce qu’il croyait en Jésus «de toute son âme», ce Jésus qui, par son martyre, allait sauver l’humanité. Et, en voix off, Amos Oz renchérit, dans un entretien publié par le magazine Livres-Hebdo: «L’histoire de Judas me semble inacceptable. Elle est la mère de toutes les persécutions antisémites. Sa trahison ne tient pas la route, j’ai voulu la déconstruire dans mon roman.»

Evangile selon Oz

C’est une sorte d’évangile selon Amos Oz que nous découvrons dans ces pages où le débat intellectuel sera sans cesse interrompu par des affaires de cœur. A cause de cette femme mystérieuse et inaccessible, dont Shmuel tombera amoureux: Atalia, la belle-fille de Gershom qui vit sous le même toit que lui depuis la mort de son époux Micha, tué – et sauvagement égorgé – par les Arabes en avril 1948 pendant la bataille de Bab el-Oued, près de Jérusalem. Habitée par une colère silencieuse, tout droit sortie de quelque tragédie antique, Atalia sera la source d’autres méditations. Car elle est la fille d’une des grandes figures de l’Histoire d’Israël, Shealtiel Abravanel, un franc-tireur qui détestait les frontières, qui voulait faire la paix avec les Arabes et qui, dès 1948, fut le seul opposant à la politique nationaliste de Ben Gourion et à la création de l’état hébreu. De quoi passer pour un traître, comme Judas…

L’auteur de Seule la mer n’en finit pas de poser des questions essentielles dans ce récit où il met en scène – et parfois en cause – le destin de sa patrie. Où il dénonce les idéologies politiques et les fanatismes qu’elles engendrent. Où il noue un dialogue stimulant entre christianisme et judaïsme. Où il prend le parti de l’amour, dans la Jérusalem divisée du début des années 1960. Et où, la main tendue vers Judas, il se livre à une éblouissante réflexion sur la trahison. Cette trahison dont l’accusent ses ennemis, parce qu’il est un fervent partisan de la paix avec les Palestiniens. Réponse d’Amos Oz: «Cette accusation a été humiliante mais je la porte comme une Légion d’honneur. Parfois, le traître est celui qui est en avance sur son temps.» Oui, en avance, comme le prouve l’œuvre tout entière du plus visionnaire des romanciers israéliens.


Amos Oz, Judas, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Gallimard, 350 p.

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